« Bovary » de Tiago Rodrigues, Théâtre de Villefranche à Villefranche-sur-Saône

Justice pour le bovarysme ! 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Quand le metteur en scène Tiago Rodrigues s’empare du célèbre roman de Gustave Flaubert, il s’intéresse à sa sulfureuse héroïne autant qu’à l’auteur et à la société bien-pensante de l’époque. Plaidoyer pour une conception scandaleuse de la littérature !

Le metteur en scène portugais fait revivre Madame Bovary à travers les procès verbaux du procès intenté à Flaubert et la lecture d’une partie de sa correspondance. Ce sont ses juges qui convoquent Emma Bovary, et particulièrement le Ministère public, en la personne de l’impitoyable procureur Pinard (Ruth Vega Fernandez). C’est l’auteur, parfaitement incarné par Jacques Bonnaffé, qui est appelé pour la défendre. Elle est exposée sur scène, littéralement, comme le scandale personnifié.

Tiago Rodrigues propose une mise en perspective passionnante et très théâtrale de ce procès, où se croisent la jeune femme bridée dans ses élans, le créateur dans sa liberté et, après lui, la littérature dans son ensemble. Car, au même instant, en 1857, Baudelaire est condamné pour avoir écrit Les Fleurs du mal.

Flaubert déclarait : « Madame Bovary, c’est moi ». Tiago Rodrigues joue de cette énigme. Il amplifie la célèbre phrase afin de lui donner une valeur universelle. Qui est donc Emma pour semer un tel désordre ? Une petite bourgeoise mal mariée à un bonhomme dont l’unique tort – mais quel tort ! – est d’être ordinaire et gentil, pas du tout à la hauteur des héros virils des romans roses, dont la jeune femme s’est nourrie. Une jeune femme qui étouffe dans une vie trop étroite et qui tombe amoureuse de minables prétentieux. Un corps enfin, aux prises avec le désir. Insatisfaite ? Sûrement. Et c’est la raison de ce procès : si les femmes se mettent à chercher leur épanouissement, où va-t-on ?

« Bovary » de Tiago Rodrigues © Pierre Grosbois
« Bovary » de Tiago Rodrigues © Pierre Grosbois

Les paradoxes de la défense

Quand les spectateurs entrent dans la salle, cinq acteurs arpentent déjà le plateau, jetant en l’air de pleines poignées de feuilles blanches qui retombent au sol en tournoyant et finissent par former un tapis de papier. Minutes du procès ? Pages du roman ? Par-delà la beauté hypnotique de l’image, on ne peut s’empêcher de se demander ce qui est ainsi foulé aux pieds. C’est la seule concession à un décor réduit à sa plus simple expression, fait d’un escabeau, de deux tables et de trois tabourets.

Pour interpréter la scandaleuse Emma, Tiago Rodrigues dirige la merveilleuse Alma Palacios, capable de se donner en spectacle dans une danse échevelée, qu’on aurait dit satanique en d’autres temps, tant elle semble échapper à tout contrôle. Il montre un Charles jamais remis de la chance qu’il a eue d’épouser une femme, dont il n’aurait pas même osé rêver. Il est incarné par Grégoire Monsaingeon, à la fois touchant et ridicule. Ces deux-là vivent leurs passions devant nous, tels que les imaginent le procureur ou l’avocat – des symboles dangereux –, ou tels que Flaubert les a peints, dans leur vérité crue.

Délicieux paradoxe : les plaidoiries de la défense, en tentant d’innocenter Emma Bovary, et avec elle Gustave Flaubert, tendent à affadir la portée de l’œuvre. Au contraire, l’accusation, en pointant à charge la sensualité et la lascivité du personnage, rendent véritablement hommage à Madame Bovary. Oui, cette œuvre est à haute teneur toxique, Tiago Rodrigues le démontre. Oui, Emma rue dans les brancards. Oui, trois fois oui, le roman a une portée révolutionnaire, et ce n’est pas la défendre qu’en effacer la portée. 

Trina Mounier


Bovary, de Tiago Rodrigues

d’après Madame Bovary de Gustave Flaubert et le procès Flaubert

Traduction française : Thomas Resendes

Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues

Avec : Mathieu Boisliveau, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alma Palacios et Ruth Vega Fernandez

Durée : 2 heures

À partir de 15 ans

Photo © Pierre Grosbois

Théâtre de Villefranche • Place des Arts • 69665 Villefranche-sur-Saône

Le mardi 6 février à 20 h 30, le mercredi 7 février à 19 h 30 puis, du 1er au 28 mars au Théâtre de la Bastille à Paris

De 10 € à 25 €

Réservations : 04 74 68 02 89


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