« Cercles / Fictions », de Joël Pommerat, Théâtre des Bouffes‑du‑Nord à Paris

Cercles / Fictions @ Élisabeth Carecchio

La quadrature du cercle

Par Ingrid Gasparini
Les Trois Coups

Joël Pommerat est un magicien. Dans « Cercles / Fictions », il met en scène des fragments de vie, des saynètes où la réalité se fissure et fait place à une ambiguïté surnaturelle. Entre onirisme et théâtre de l’intime, ses tableaux convoquent tous nos sens et mystifient par leur justesse et leur beauté. Cette expérience d’une grande intensité donne l’impression étrange d’arpenter les couloirs de la mémoire ou de vivre un rêve éveillé.

Pour l’occasion, des gradins ont poussé sur le plateau des Bouffes-du-Nord formant ainsi un cercle complet. Au centre de cette arène, un homme est assis à sa table et fume le narguilé. Au milieu des volutes, un lustre rasant éclaire la scène, la lumière est feutrée. D’ici, on ne voit que son dos et ses épaules voûtées, on essaye de deviner son visage à l’intonation de sa voix. Il est question d’un amour fou, dérangeant, entre un maître et son serviteur. Les dialogues sont nets, l’ambiance est irréelle, on a le sentiment d’être là avec eux, témoins invités à découvrir des territoires parallèles où tout se tient, et où la justesse de l’environnement sonore fait écho à l’authenticité de l’ambiance lumineuse.

Les changements de décor se font comme par magie, à la faveur de fondus au noir et de transitions sonores fascinantes. Ces fragments de vie se suivent et ne se ressemblent pas. On zappe entre les époques et les ambiances, sans fil rouge évident. Les sketchs sont drôles, grinçants ou terrifiants et ouvrent sur un imaginaire composite, qui fait le jeu des correspondances entre les matières, les odeurs, les ambiances. On traverse les siècles dans un claquement de doigts et on se soumet à cette invitation à traverser le miroir. De l’autre côté se trouve en effet un univers où tout est à sa place, un univers qui trouve sa perfection dans le souci du détail.

Au centre de ce cercle fictif, les destinées se croisent. On y retrouve un chevalier espagnol au service de Dieu, un jeune couple aveuglé par son ambition, une clocharde céleste, un mentaliste de music-hall et un chef d’entreprise hyperactif et « battant » qui apprend à un groupe de chômeurs longue durée à se vendre. Les paysages se succèdent au même rythme, sculptés par les lumières magnifiques d’Éric Soyer. D’abord, une forêt où le feuillage et la brume laissent filtrer les rayons de la lune, ensuite des couloirs d’une maison bourgeoise signifiés par des découpes strictes au sol et, pour finir, une discothèque dominée par une énorme boule à facettes mouchetant l’obscurité d’une myriade d’éclats en mouvement.

Approche fascinante

Cette écriture de plateau, à la fois mouvante et naturelle, donne une impression de proximité extrême avec ce qui se joue et trouve une résonance intime, qui gratte comme un air de déjà-vu. Pour la première fois, Joël Pommerat rompt avec sa conception frontale du rapport au public et propose une mise en scène à 360 degrés. Sans doute influencé par son hôte Peter Brook, il élabore une nouvelle conception tournée vers la multiplicité des regards. Cette approche fascinante, qui joue sur le visible et l’invisible, fait travailler l’imagination du spectateur et le place dans un état de concentration et d’écoute absolues. Pour le reste, la sublime réalisation sonore de François Leymarie complète subtilement les espaces laissés en pointillés.

Clé de voute de ce monde énigmatique, les comédiens subjuguent par la finesse de leur interprétation. Des microcasques quasi invisibles permettent de sonoriser et d’amplifier les voix pour une meilleure restitution des nuances. Il est permis de chuchoter, d’avaler un mot ou de respirer silencieusement sans que tout ça soit perdu pour le public. L’émotion, la chair, le texte, tout est là, palpable, à quelques mètres de nous. Une connexion intime nous lie à tous ses personnages comme si, par un fait inexpliqué, ils faisaient partie de notre histoire. 

Ingrid Gasparini


Cercles / Fictions, de Joël Pommerat

Texte à paraître chez Actes Sud-Papiers

Cie Louis-Brouillard • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75018 Paris

Texte et mise en scène : Joël Pommerat

Avec : Agnès Berthon, Jacob Ahrend, Saadia Bentaïeb, Gilbert Beugniot, Frédéric Laurent, Serge Larivière, Ruth Olaizola, Dominique Tack

Assistante : Martine de Michele

Lumière : Éric Soyer

En collaboration avec : Jean‑Gabriel Valot

Scénographie : Éric Soyer

Costumes : Isabelle Deffin

Réalisation des accessoires : Thomas Ramon

Réalisation sonore : François Leymarie

Recherches musicales et compositions : Antonin Leymarie, Grégoire Leymarie

Régie son : Grégoire Leymarie

Régie lumière et pupitrage : Jean‑Gabriel Valot

Direction technique : Emmanuel Abate

Photo : © Élisabeth Carecchio

Théâtre des Bouffes-du-Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75018 Paris

http://www.bouffesdunord.com/

Réservations : 01 46 07 34 50

Du 26 janvier 2010 au 6 mars 2010, du mardi au samedi à 20 h 30, et le samedi à 15 h 30

18 € | 26 €