« C’est [un peu] compliqué d’être l’origine du monde », des Filles de Simone, la Condition des soies à Avignon

C’est un peu compliqué d’être l’origine du monde » © Giovanni Cittadini Cesi

Subtil exutoire

Par Marion Le Nevet
Les Trois Coups

Trois jeunes comédiennes révèlent la face cachée de la maternité, en partageant leur désarroi et leurs désillusions. Un spectacle drôle, honnête et fin.

Avoir la trentaine aujourd’hui, décider d’avoir un enfant, se dire qu’on est enfin prête à conjuguer ce nouveau rôle avec un emploi du temps bien rempli. Et puis réaliser que rien ne se passe comme prévu. Déstabilisées par une réalité qui ne ressemble en rien à ce qu’on nous laisse croire, Tiphaine Gentilleau et Chloé Olivères, jeunes mamans, choisissent de rétablir la vérité. Sans rancune, juste pour remettre les choses à leur place, prendre du recul et déculpabiliser. Car devenir mère, c’est la plupart du temps se sentir disqualifiée sur le plan personnel comme professionnel. L’impression d’être parfois prise au piège entre le devoir de donner naissance dans l’épanouissement, tout en subissant les pressions d’une vie sociale dans laquelle les enfants sont souvent indésirables. Mises sur la touche professionnellement, incomprises par les amis qui n’ont pas d’enfants, débordées par les affres du quotidien dont le père paraît mystérieusement écarté…

À partir de leurs propres expériences, depuis la grossesse jusqu’à leurs premières années de maternité, les deux interprètes semblent créer la pièce sous nos yeux. Alternant fiction, aveux et vrai débat, elles s’interrogent sur ce qui doit être dit ou non sur le sujet. Car il est bien question de déconstruire les idées toutes faites et bien-pensantes.

Des réflexions étayées de celles de mères spirituelles hautement crédibles, bien que contradictoires, que les comédiennes interprètent également. Simone de Beauvoir, bien sûr, l’historienne Yvonne Knibiehler, la psychanalyste Antoinette Fouque, Élisabeth Badinter… telles des bonnes fées ou mauvais génies rôdant dans leur conscience. Entre la théorie et la pratique, le gouffre s’élargit scène après scène. Le public est aussi pris à partie, comme pour s’appuyer sur l’expérience de chacun(e) et obtenir une approbation.

De vrais instants de poésie

Car l’enjeu est de taille, et il ne s’agit pas de se limiter à raconter son épisiotomie. On questionnera par exemple la légitimité féministe de la mère, ou l’aliénation du corps par la procréation. « Elle est la proie de l’espèce » disait ainsi Simone de Beauvoir. En découle un spectacle drôle et dynamique. L’abord personnel nourrit avec intelligence un discours plus intellectuel. Les transitions entre ces différentes images équilibrent parfaitement le spectacle.

Cette adroite jonglerie est intrinsèquement liée à la maîtrise des comédiennes. Un jeu frais, naturel, spontané, presque lyrique pour Chloé Olivères. Tiphaine Gentilleau, auteur du texte, apporte quant à elle de la sensibilité et de la pugnacité. De vrais instants de poésie, comme le petit ballon gonflé à la pompe à air sous le T-shirt. Un burlesque dédramatisant, à l’image du sketch du débordement de lait maternel… La scénographie, légère et multiforme, figure de façon ludique ce parcours du combattant, du gynécologue au psychologue, en passant par l’employeur ou la belle‑mère.

En nous faisant pénétrer dans leur intimité, Les Filles de Simone portent un discours universel. Les femmes se sentent-elles donc si seules face à la loi de la nature pour avoir besoin de partager entre elles cette expérience ? Ou est-ce seulement l’extrême banalité de l’enfantement qui d’habitude fait taire la réalité de cette épreuve ? Un moment qui vous fera réfléchir à deux fois avant de franchir le pas, avec tendresse et compassion. 

Marion Le Nevet


C’est [un peu] compliqué d’être l’origine du monde, des Filles de Simone

Création collective : Claire Fretel, Tiphaine Gentilleau, Chloé Olivères

Texte publié aux éditions Actes Sud‑Papiers

Avec : Tiphaine Gentilleau, Chloé Olivères

Lumières et régie : Mathieu Courtaillier

Photo : © Giovanni Cittadini Cesi

La Condition des soies • 13, rue de la Croix • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 22 48 43

Du 7 au 30 juillet 2016 à 12 h 10

Durée : 1 h 10

16 € | 11 €