« Cher hasard » au restaurant le Kibélé et « l’Homme du banc » d’après Georges Simenon au Théâtre de la Vieille‐Grille à Paris

Mady Mantelin © D.R. Mady Mantelin © D.R.

L’art du dépouillement

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

À mi‑chemin entre lecture et théâtre, Mady Mantelin donne à entendre un florilège de « textes en scène » dans des lieux intimistes : un instant de paix dans un monde de brutes.

On a presque l’impression d’avoir été invité à dîner par cette dame qui passe les mots comme on passe les plats. Que ce soit dans la cave du restaurant le Kibélé ou bien à la Vieille Grille, où le concept de « café-théâtre » vit le jour en 1960, les plaisirs de la table ne sont pas bien loin de ceux de la scène. Sont venus une poignée d’amis et quelques fidèles de longue date de la compagnie fondée par cette avocate, lorsqu’elle décida de divorcer du barreau pour épouser l’art dramatique. On n’éprouvera pas de difficulté à s’intégrer à leur assemblée pour peu que l’on respecte la religion qui est ici célébrée, celle du mot. Un peu comme entre confrères du tastevin ayant la connivence de la robe ou du bouquet, l’amour du beau langage peut se fêter à plusieurs, au cours de cérémonies sans apprêt ni tralala.

La séance caractérisée comme « texte en main en scène » commence par l’arrivée de la comédienne qui ouvre le livre et lit. Sa présence est sobre bien que mûrement travaillée. Le fait de tenir des feuilles, de tourner des pages, est un choix dramaturgique. Il permet de « gommer toute tentative d’incarnation » et de prendre le risque de l’imprévu. Mady Mantelin définit ses performances comme un spectacle à part entière. Je préfère pour ma part y voir un rituel. Exactement comme celui dont les psychologues déplorent la disparition : la lecture du soir au bord du lit des enfants. Il y a comme un plaisir régressif et régénérant, après une journée de tumulte, à entendre cette voix élégante nous conter une histoire avant d’aller nous coucher.

« Cher hasard » © D.R.
« Cher hasard » © D.R.

Deux rituels différents, une même religion du langage

Depuis quelques années, le Théâtre à Deux-Voix propose chaque mois, à la Vieille-Grille, la découverte d’une œuvre non théâtrale utilisée comme « matériau de scène en dehors de toute reconstruction naturaliste mais comme parole de poète et de rêve ». La comédienne ne joue pas la comédie, mais restitue, au plus près de l’écrit, l’ambiance d’une œuvre littéraire. Un fil conducteur est choisi, en l’occurrence pour la saison 2016‑2017, « la grande histoire dans la petite ». Tour à tour seront explorés cette année, dans toute leur richesse historique et sociologique, les univers de Simenon, Sagan, François Cheng et bien d’autres. On commencera par une enquête du commissaire Maigret dépassant les limites du polar ordinaire pour nous immerger dans le Paris des grands boulevards sous le signe du chômage et de la précarité.

Pour pousser plus loin la part du risque et de la découverte, un nouveau format a été élaboré et inauguré cet automne sous le titre Cher hasard. Chaque dernier jeudi du mois, jusqu’à juin 2017, au restaurant le Kibélé, Mady Mantelin distribuera des cartes à jouer à ses spectateurs. À chaque carte correspond un extrait d’œuvre, plus ou moins long. Malgré toutes les réticences qu’on peut avoir, au début, contre ce mode ludique (on n’est quand même pas venus pour jouer au bingo !), il est assez amusant de déclencher une lecture comme on aurait lancé un juke‑box en y introduisant une pièce sans regarder la playlist. Et quel choix ! Les célébrités côtoient les auteurs méconnus. Les textes lestes flirtent avec les écrits macabres. Bravo maître Mantelin ! Avec vous, on croirait avoir passé la soirée à recueillir non pas les aveux, mais les confidences de La Fontaine, Barbara, Guy Gilbert, Mahmoud Darwich ou Sacha Guitry. 

Élisabeth Hennebert


Cie le Théâtre à Deux-Voix

http://theatreadeuxvoix.org/

Cher hasard, spectacle aléatoire, ludique et interactif de Mady Mantelin

Restaurant le Kibélé • 12, rue de l’Échiquier • 75010 Paris

Réservations : 01 48 24 57 74

Métro : ligne 4, stations Château-d’Eau ou Strasbourg-Saint‑Denis, ligne 9

Tous les derniers jeudis du mois jusqu’à juin 2017 à 19 heures

Durée : 1 heure

Entrée libre avec chapeau

l’Homme du banc, d’après Georges Simenon

Texte en scène par Mady Mantelin

Théâtre de la Vieille-Grille • 1, rue du Puits-de‑l’Ermite • 75005 Paris

Réservations : 01 47 07 22 11

Métro : ligne 7, station Place‑Monge

Dimanche 4 et lundi 5 décembre 2016 à 20 h 30

Tarifs : 15 € et 12 €

Pour la programmation ultérieure, voir le site du théâtre

www.vieillegrille.fr