« Chute ! », de Matthieu Gary et Sidney Pin, le Montfort à Paris

Chute ! © Vasil Tasevski

Tomber un jour, tomber toujours !

Par Anne Losq
Les Trois Coups

Deux jeunes hommes à l’abord sympathique et aux compétences physiques certaines se jettent dans les airs pour mieux s’écrouler sur le tatami central du chapiteau du Montfort. Les chocs se multiplient sans toujours se ressembler. Comme si cela tenait de la magie, les artistes se relèvent. Et recommencent, encore et encore. Parfois seuls, parfois à deux. S’ébauche alors une danse du déséquilibre, ponctuée par les fugues de Bach, dans laquelle la chute s’avère fondamentale et assumée.

On se doute bien que l’acrobate est amené à tomber de nombreuses fois au cours de sa carrière. Mais, dans le contexte d’une pratique classique, cela a davantage lieu lors de répétitions que sous les feux des projecteurs. Matthieu Gary et Sidney Pin prennent le contrepied de l’orthodoxie circassienne et décident de sublimer la chute, d’en faire l’objet principal de leur réflexion scénique. Ils partagent alors leurs expérimentations sous la forme d’une « conférence spectaculaire » : mi‑performance, mi‑leçon – un judicieux dosage entre frissons, émerveillement et pensées théoriques.

Questions concrètes et profondes

En tant que spectatrice, j’ai d’abord ressenti la violence des impacts successifs : par procuration, certes, mais l’empathie pour la douleur de l’autre n’en était pas moins réelle. Puis, par petites touches pédagogiques et humoristiques, nos deux performeurs nous indiquent que la chute peut aussi être acceptée, travaillée et amadouée. Jusqu’à en être bien-aimée.

Ce point de vue rappelle la façon dont la danse contemporaine s’est distinguée de sa grande sœur classique en ce qu’elle a admis les contraintes du corps plutôt que de les cacher. Danseurs et acrobates actuels se réconcilieraient‑ils avec la gravité ? Quitte à se demander pourquoi ils cherchaient initialement à aller toujours plus haut ? Et nous, simples piétons, quelles conclusions pouvons‑nous tirer de ces prestations ?

Si les deux acrobates entretiennent entre eux une véritable complicité, celle-ci est aussi paradoxalement mêlée à une sorte de défiance. Car ces deux corps indépendants se repoussent tout en s’attirant. Ils ne cherchent pas non plus à masquer la rugosité des échanges et trouvent autant de poésie dans le vocabulaire corporel de la bagarre que dans les ébauches plus moelleuses de mouvements chorégraphiés.

Mais, de bout en bout, la présentation adopte un format décontracté : vêtus de jeans et de chemises, Matthieu et Sidney s’adressent directement à nous dans une dynamique de conversation et d’échange. La lumière reproduit l’ambiance d’un colloque plutôt que celle d’un spectacle. Et, en l’absence d’artifices, l’on peut plus pleinement se concentrer sur la genèse du mouvement. Sans oublier le texte : écrit, et non pas improvisé, il a été pensé tout en souplesse, intégrant en son sein les respirations des interprètes et du public.

L’heure de jeu nous aura donc poussés à examiner toutes les facettes de la chute. Et l’on s’aperçoit que, dans son apparente simplicité, celle-ci questionne en creux le fonctionnement profond de notre existence. Tomber, se relever, vivre, et être inspiré par la vivacité de corps et d’esprit de ces saltimbanques malicieux… Pas mal, et merci ! 

Anne Losq


Chute !, de Matthieu Gary et Sidney Pin

Avec : Matthieu Gary et Sidney Pin

Regard extérieur : Marc Vittecoq

Régie générale : Julien Lefeuvre ou Adrien Maheux

Création lumière : Clément Bonnin

Photo : © Vasil Tasevski

Le Montfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Métro : ligne 13, arrêt Porte‑de‑Vanves

Tram : T3, station Brancion

Du 27 septembre au 8 octobre 2016, du mardi au samedi à 19 h 30

Durée : 52 minutes

25 € | 16 € | 12 €| 10 € | 8 €