Circus Next 2019, Théâtre de la Cité Internationale à Paris

« Materia-Andrea-Salustri-Milan-Szypura-Circus-Next « Materia », d’Andrea Salustri © Milan Szypura

Vitalité des écritures circassiennes contemporaines européennes 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Qui sont les auteurs de cirque contemporain émergents ? Circus Next, qui pilote et coordonne un ambitieux projet de repérage et d’accompagnement à l’échelle européenne, présente ses lauréats du 14 au 16 mars au Théâtre de la Cité Internationale. Nous avions pu faire un reportage lors de la sélection, en mai dernier, au cœur de la forêt flamande.

L’ambiance était fébrile à Dommelhof, en Belgique (à Neerpelt, entre Bruxelles et Maastricht – tout un symbole). La planète cirque y était presque réunie. Une soixantaine de professionnels sont venus soutenir les auteurs les plus singuliers et prometteurs dans leur pays, en matière de cirque, choisis grâce à un dispositif de réflexion, d’évaluation et de documentation.

Une immersion productive

Cécile Provôt, directrice de Circus Next, nous a accueillis : « Épicentre de cet art en perpétuel mouvement, notre label Circus Next a l’ambition de construire, à l’aide de 23 institutions européennes partenaires, le cirque contemporain de demain : le repérer, le diffuser, voire promouvoir son ancrage territorial », nous a-t-elle expliqué (voir entretien complet ici).

Circus-next-Dommelhof © Milan Szypura
Échauffement dans le parc de Dommelhof © Milan Szypura

Après deux jours d’intenses débats, d’abord à Paris, le jury a donc présélectionné douze projets (neuf pays de résidence et treize nationalités) devant être présentés en mai, sous forme de maquettes (20 minutes, donnant une idée du spectacle en cours), suivis d’entretiens avec le jury. Les critères de choix : une écriture originale et un projet réalisable.

L’étape suivante consistait à choisir les six finalistes, bénéficiaires d’une aide de 10.000 € et de résidences dans les établissements partenaires, de façon à poursuivre leur création. En effet, une maquette plus aboutie doit maintenant être présentée au Théâtre de la Cité Internationale, devant le public, dont de nombreux professionnels susceptibles de les programmer.

Parmi les professionnels, Julie Descamps (chargée de programmation au Circuscentrum) nous a fait part de son expérience : « Après quatre années au sein du jury, je suis membre de la plateforme, c’est-à-dire chargée de sélectionner les douze, d’après dossier, ce qui n’est pas chose aisée. Sacrée responsabilité ! Aujourd’hui, je représente ma structure puisque, à cette étape-là, ces short-listés peuvent se voir proposer des résidences ou coproductions, grâce à la coopération européenne. J’en profite pour vérifier qu’il y a adéquation entre le projet initial et le passage au plateau. Mais, comme nous tous, je suis là avant tout pour les conseiller et les encourager. Je prends cette mission très au sérieux car les enjeux sont importants pour ces jeunes ».

De belles découvertes

En espérant que ce week-end de mars soit, pour eux, l’occasion de nouvelles propositions, partageons donc nos coups de cœur, en commençant par le plus important à nos yeux : le spectacle Surface (titre provisoire) de Familiar Faces (Pays-Bas / Belgique). Recouverte d’eau, la scène devient le lieu de tous les dangers, et de tous les possibles du même coup. Les portés (main à main) de cette compagnie sont vraiment originaux, car les corps doivent sans cesse s’adapter à la perte d’équilibre. Entre absurdité et prise de risques, la tension est maximale et les images vraiment belles. Au-delà des recherches physiques et esthétiques, les acrobates soulèvent des questions plus vastes encore. Force d’action sur le corps, l’eau répond aussi à un besoin vital. Outre la performance technique, saluons la profondeur du travail dramaturgique. Une ébauche de spectacle qui laisse augurer le meilleur.

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« Surface » (titre provisoire) de Familiar Faces © Milan Szypura

La plupart des compagnies présentes ont témoigné sur leur époque, donné à voir les déséquilibres du monde. À ce titre, Static (Monki Business, Pays-Bas) développe un point de vue incisif sur l’hyperactivité. Il paraît un brin perturbé, ce grand gaillard, branché sur 10.000 volts. « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? », telle pourrait être sa devise. Le jeune homme s’impose bien des contraintes, notamment d’espace. Cherche-t-il à décrocher la lune ? Car l’acrobate aime sortir du cadre. Par le haut. Normal pour ce spécialiste du double mât chinois ! Alors, il finit par prendre le temps de démontrer, par l’absurde, l’importance de ralentir le rythme et de privilégier le vivant, notamment via la musique live et des éléments théâtraux.

Autre regard critique sur la société : celui de NOise Cirkus (Slovénie) qui s’en prend aux injonctions de la consommation. Ode au recyclage, Mismo Nismo revisite un pan de son histoire nationale, entre hyperproduction et nécessité de transition. Sur un plateau encombré, les artistes s’imposent, bien que dans un équilibre précaire. Une échappée circassienne semi-improvisée sur notre relation hystérique aux choses.

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« NOise Cirkus », de Mismo Nismo © Milan Szypura

Dans Materia (Allemagne), le corps s’efface, cette fois-ci au profit de l’objet. Grâce au jonglage contact, d’Andrea Salustri explore la vie d’un matériau pour le moins moderne, le polystyrène, en jouant sur des effets visuels saisissants, proches de la magie.

À l’opposé de cette légèreté, bien que teintée d’ironie, la féministe Laura Murphy (Royaume-Uni) pose, dans Contra, un regard acerbe sur la femme, son corps et sa représentation sociale. Équipée de sa corde et d’un rouleau de film étirable, la performeuse donne une leçon de biologie inspirée du péché originel en s’appuyant sur un texte touffu et très engagé.

Contra-Laura-Murphy © Milan Szypura
« Contra », de Laura Murphy © Milan Szypura

Plus ou moins personnelles, les visions de ces artistes suscitent réflexion. Pour le Collectif Rafale (Sanctuaire Sauvage, Belgique), dont la démarche est très proche des performances en arts plastiques, pas de véritable constat sur l’état du monde. Il tente de voir plus loin. Cécile et Julia Massou se sont inspirés des souvenirs de leur père, aveugle, pour proposer une façon particulière d’appréhender son environnement. Toutefois, le résultat ne s’apparente pas à du cirque documentaire. Derrière une bulle de plastique, des corps s’agitent, s’emballent. Les contours sont flous. De cette présence flottante, quelque chose advient. Ensuite, un jongleur équipé de capteurs acoustiques donne à entendre, de façon amplifiée, l’énergie de ses mouvements. Enfin, du plafond, le bruit du gravier qui tombe au sol évoque la pluie violente, un jour d’orage. De ces traversées en paysages sonores, il ressort des frustrations, certes, mais d’infinies sensations. Une expérience intéressante qui amène les publics à élargir la perception, afin de créer une autre réalité. Une belle métaphore, aussi, que la perte de vue comme nouvelle possibilité d’expérimenter le monde, les sens en alerte maximale.

Un aperçu de l’Europe du cirque

En somme, ces maquettes révèlent des croisements artistiques intéressants (beaucoup avec la musique, cette année). Notons que la virtuosité d’une discipline circassienne laisse souvent place à un propos et que les œuvres cherchent davantage à interpeler, voire bousculer, qu’à enchanter. Signe des temps, sans doute ? Quoi qu’il en soit, ce panorama montre la richesse des démarches, la diversité des écritures et témoigne d’une volonté accrue d’expérimentation artistique.

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« Sanctuaire Sauvage », du Collectif Rafale © Milan Szypura

L’accompagnement de Circus Next et les présentations publiques permettront sans doute de faire encore évoluer ces projets. Le Collectif Rafale a accepté de livrer son témoignage, à chaud, après son passage à Dommelhof : « Nous sommes ravis de cette expérience, mais quel stress ! Après notre extrait, on est resté dans l’énergie face au jury. Pieds nus, on a parlé avec le cœur. Ces opportunités de rencontres sont tellement rares. Ici, les professionnels sont disponibles et bienveillants. Si l’on est lauréats, on va enfin pouvoir se concentrer sur l’artistique, car la production nous a accaparés jusque-là. Mais grâce à cette légitimité, on peut dorénavant prendre plus de risques artistiques, s’affirmer encore davantage. Suite à ces échanges constructifs, on va continuer d’explorer ensemble d’autres pistes de recherche et de nouvelles collaborations. On est conscient de cette chance inouïe. » Leur enthousiasme est porteur ! Et depuis, nous avons appris leur participation en tant que finalistes.

Circus Next confirme la vitalité du cirque. Toutefois, suivre ainsi le processus de création éclaire sur les difficultés de faire aboutir un projet dans le spectacle vivant. On remarque le développement du seul en scène – tendance qui se généralise, hélas, à tous les secteurs, par faute de moyens. Cette uniformisation du format a pour corollaire la disparition progressive de la piste. Or, là, au cœur du cercle, il continue de s’y inventer, aussi, le cirque de demain. 

Léna Martinelli


Circus Next 2019

C/o Parc de la Villette • Cité adm. Bât. D • 211, avenue Jean Jaurès • 75019 Paris

Contact : info@circusnext.eu

Tel : 01 43 40 48 60

Théâtre de la Cité Internationale • 17, Boulevard Jourdan • 75014 Paris

Programme A jeudi 14 et samedi 16 mars à 20 heures :

Programme B vendredi 15 mars à 20 heures et samedi 16 mars à 15 heures :

Informations : 01 43 13 50 60

Billetterie en ligne

De 7 € à 11 €


Les 12 spectacles finalistes :

Zoog (Amir and Hemda, France), Materia (Andrea Salustri, Allemagne), Sanctuaire Sauvage (Collectif Rafale, Belgique), Je ne peux pas mourir. Mais qui peut vivre en pleine lumière crue ? (Compagnie la Geste, France), Opticon (Eliška Brtnická / Cirkus Mlejn, République Tchèque), Surface (titre provisoire) (Familiar Faces, Pays-Bas), Murmur (Grensgeval, Belgique), Décorps d’intérieur (Jeanine Ebnöther Trott et Ana Jordao, Suisse), Contra (Laura Murphy,Royaune-Uni), NOise Cirkus (Mismo Nismo, Slovénie), Static (Monki Business, Pays-Bas), Random (Joel Marti et Pablo Molina, Espagne).