« Clouée au sol », de George Brant, le Nouveau Ring à Avignon

« Clouée au sol » de George Brant © Marina Raurell

Un monologue de haute volée

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Seule sur un plateau dépouillé, la comédienne Pauline Bayle incarne une militaire de l’US Air Force forcée de se reconvertir dans le pilotage de drones. Un réquisitoire contre les dérives de la guerre moderne brillamment traduit et mis en scène.

Une pilote anonyme en tenue de combat fixe la ligne d’horizon. Elle semble constamment chercher du regard ce bleu du ciel qui la fait vibrer. Bien campée sur ses deux jambes, solide malgré l’apparente jeunesse, la militaire nous raconte la fierté à endosser sa combinaison de pilote dûment méritée et si constitutive de son identité : « Moi avec cette tenue. Je l’avais gagnée. Ça cétait moi, maintenant. Voilà qui jétais. »

Elle se livre à nous : la satisfaction à évoluer et à se faire respecter dans un univers masculin, l’ivresse du danger, les missions accomplies sans fausse note, puis la rencontre dans un bar, la grossesse inattendue mais heureuse, et enfin le besoin de reprendre du service, de réendosser le costume pour répondre à l’appel du ciel.

Seulement, à son retour, plus question de transpercer l’azur avec son « Tiger ». La jeune-femme se voit reléguée aux commandes d’un drone, piloté à distance depuis une base militaire de Las Vegas. Le champ de bataille virtuel se transforme alors en une espèce de jeu vidéo malsain où l’on tue avec un détachement inquiétant. Malgré les efforts pour se ménager un sas de décompression entre la base militaire et son foyer, les deux espaces finissent par se contaminer : la mère se refuse à tuer une cible bien trop jeune, tandis que la pilote voit sa fille avec les yeux d’un drone.

« Clouée au sol » de George Brant © Marina Raurell
« Clouée au sol » de George Brant © Marina Raurell

Un texte dense et une interprétation rythmée

La pièce de George Brant, d’une grande densité, doit être portée par une interprète habitée pour que toute sa charge critique nous parvienne. Pauline Bayle remplit parfaitement sa mission de transmission en assumant le texte de sa belle voix grave. La comédienne parvient à se réapproprier les mots de l’auteur américain en proposant un portrait de femme-enfant, entière et courageuse. Les ruptures de rythme parfaitement maîtrisées permettent de laisser affleurer les doutes de la jeune femme, progressivement gagnée par un sentiment d’absurdité qui la fragilise. Quelques respirations supplémentaires auraient été bienvenues pour mieux révéler les failles du personnage, mais aussi pour aider le spectateur à digérer le flot ininterrompu de paroles.

La mise en scène de Gilles David, sociétaire de la Comédie Française, laisse la part belle à l’interprète en faisant le choix d’une mise en scène sobre et lumineuse. Placée au centre d’une plateforme blanche, la jeune-femme semble parée pour un décollage qui n’aura, pourtant, plus jamais lieu. 

Bénédicte Fantin


Clouée au sol, de George Brant

Traduction : Dominique Hollier

Le texte est édité à L’avant-scène théâtre – Collection des quatre-vents

Mise en scène : Gilles David, sociétaire de la Comédie Française

Scénographie : Olivier Brichet

Lumières : Marie-Christine Soma

Costume : Bernadette Villard

Son : Julien Fezans

Avec : Pauline Bayle

Durée : 1 h 20

Photo : © Marina Raurell

Le Nouveau Ring • 7, rue Trial • 84000 Avignon

Dans le cadre du Off d’Avignon

Du 7 au 28 juillet 2017, à 16 h 20, relâche le 17, 29 et 30 juillet

De 10 € à 22 €

Billetterie : 09 88 99 55 61

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