« Congo Jazz Band » de Mohamed Kacimi, Les Zébrures d’automne, à Limoges

« Congo Jazz Band » de Mohamed Kacimi © Christophe Péan « Congo Jazz Band » de Mohamed Kacimi © Christophe Péan

Entrez dans la danse : voyez comme on colonise !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Première création d’Hassane Kassi Kouyaté en tant que directeur des Francophonies des écritures à la scène, « Congo Jazz Band » soutient la gageure d’être didactique sans faire la leçon, festif mais sans concessions. Sur le tableau noir de la colonisation, il esquisse ainsi une satire à la craie de couleurs.

On dit que des pépins naissent parfois des bénédictions. En tout cas, des obstacles matériels rencontrés dans l’adaptation du roman fleuve de David Van Reybrouck Congo, une histoire, a émergé une création à mille lieues du théâtre documentaire. Mohamed Kacimi a, en effet, choisi de resserrer la fable autour des prédateurs (Léopold II, son épouse et son homme de main Henri Morton Stanley) et d’une figure d’opposition mythique : celle de Patrice Lumumba. Écrivant à (grands) sauts et gambades l’histoire du Congo, il n’hésite pas à dépeindre les scènes de la vie conjugale d’un roi plein de petites misères, et à passer au contraire gaillardement sur cinquante ans d’histoire. Il ne s’agirait pas – l’un des comédiens nous en avertit – de transformer la pièce en un pompeux « cours de géopolitique ».

Grand enfant, s’amusant avec sa colonie personnelle, comme avec un jouet, Léopold s’exclame : « Je ne savais qu’elle allait être si drôle la colonisation ! » Et avec lui, de fait, on s’ébaudit beaucoup. Mais ne rit-on pas en définitive, comme Figaro, de peur d’en pleurer ? Il semble que la farce ne soit ici malheureusement que le reflet d’une réalité si horrifique qu’elle passe le vraisemblable. Comment parler des huit millions de morts provoqués par la colonisation, des mains coupées, des femmes otages violées, de la dissolution de Patrice Lumumba dans l’acide… sans être tétanisé par l’horreur, assigné à la haine ou à l’affliction ?

On danse, on chante sa révolte et on laisse le spectateur penser, répond peut-être ici Hassane Kassi Kouyaté. La musique est encore une fois ce cri qui vient de l’intérieur. Elle redonne même la parole aux morts. La force du spectacle tient aussi à cette dimension musicale. La jeunesse dans les gradins se sent des envies de se trémousser sur Tiken Jah Fakoly ; les spectateurs tapent des mains. On apprécie l’interprétation de morceaux orchestrés avec fluidité, dans cette mise en scène. Et lorsque le rythme laisse place au thrène déchirant évoquant des images pathétiques, le cœur se serre.

Griots et maîtres fous

S’inspirant du koteba, Hassane Kassi Kouyaté a aussi l’idée puissante de faire jouer l’oppresseur blanc par des interprètes noirs. Pour se faire une idée de l’incroyable dimension carnavalesque du spectacle, on peut se référer aux images des Maîtres fous filmées jadis par Jean Rouch : il n’y a presque aucun costume, ni accessoire. Tout tient à l’exaltation de la théâtralité. Que Marcel Makita nous affirme alors au sujet de sa partenaire : « Vous avez compris, j’espère, que la reine est autrichienne », on y croit. On pouffe mais on joue le jeu. Et tous les propos racistes tenus par les protagonistes résonnent avec encore plus de force. La farce écrite par Mohamed Kacimi ne tiendrait sûrement pas sans ce choix de mise en scène, ni sans les comédiens. Ils jouent le jeu à fond avec une énergie communicative.

Si le spectacle aurait mérité sans doute d’être un peu resserré, il possède donc une délicieuse saveur irrévérencieuse, comme une caricature de Daumier ou de Plantu. Loin de se cantonner à l’histoire, il égratigne notre présent en évoquant l’actuelle mafiafrique. Qu’il est jouissif d’entendre, au cœur d’un festival voué à la francophonie, une remise en cause des mésusages de celle-ci ! Congo Jazz Band a ravi la jeunesse au cours de ces Zébrures d’automne. Et cette dernière a souvent raison ! 

Laura Plas


Congo Jazz Band, de Mohamed Kacimi

Mise en scène et scénographie : Hassane Kassi Kouyaté

Assistante à la mise en scène : Astrid Mercier

Avec : Alvi Bitemo, Dominique Larose, Miss Nath, Abdon Fortuné Koumbha, Marcel Mankita, Criss Niangouna

Durée : 2 heures

Opéra de Limoges • 48, rue Jean Jaurès • 87000 Limoges

Le jeudi 24 septembre et le vendredi 25 septembre et le samedi 26 septembre 2020 à 20 h 30

Les morceaux de musique du spectacle seront interprétés dans le cadre du concert Congo Jazz Band à l’Auditorium Sophie Dessus le mardi 29 septembre 2020

Dans le cadre des Francophonies, des écritures à la scène : festival des Zébrures d’automne

De 8 € à 15 €

Réservations : 05 55 33 33 67


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