« Dämonen », de Lars Norén, Odéon‐Théâtre de l’Europe à Paris

« Dämonen », Brigitte Hobmeier © Arno Declair

« L’enfer, c’est l’autre » (et ici‑bas)

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Dix ans après avoir monté « Personenkreis 1.3 » (Catégorie 3.1) de Lars Norén (lors de son arrivée à la direction de la Schaubühne de Berlin), Thomas Ostermeier présente une autre pièce de l’auteur suédois, « Dämonen » (« Démons »), écrite en 1983. Le public français, qui connaît bien le jeune metteur en scène allemand depuis 2004 (il était artiste associé au Festival d’Avignon), retrouve avec excitation un thème déjà exploré dans « John Gabriel Borkman » (présenté en 2009 à l’Odéon) – l’enfer intime –, et un comédien prodigieux, Lars Eidinger (qui incarnait Hamlet dans la cour d’honneur du palais des Papes en 2008).

Dämonen se situe dans la lignée de Scène de la vie conjugale de Bergman, de la Danse de la mort de Strindberg, ou encore de Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Albee. Deux couples se déchirent dans un huis clos terrifiant et drôle. Frank et Katarina, Tomas et Jenna, s’aiment mais ne se supportent plus. Surtout, ils ne parviennent pas à se quitter. Alors, ils utilisent les mots comme des couteaux, dans des dialogues en boucle assassins, où le contenu des répliques importe moins que les rancœurs infernales (les « démons ») qui sous-tendent le propos. Durant toute une soirée, chacun enfonce ainsi des clous verbaux dans la chair et l’âme de l’autre. La scène de ménage vire en rituel, en cérémonie. Et, comme par hasard, la cérémonie d’inhumation de la mère de Frank a lieu le lendemain…

Au-delà du réalisme de la dérive conjugale, de l’étude de caractères (un couple de Berlinois narcissiques et branchés et un couple tout aussi « anormal » de parents dépassés), la pièce sonde l’humain. Ses désirs, ses besoins, ses angoisses, ses perversions, ses régressions. Son rapport à la mort, à l’érotisme, au langage. Ce qui intéresse le poète, romancier, auteur et directeur de théâtre Lars Norén (né en 1944 à Stockholm), c’est de « trouver un sens à notre vie de tous les jours », de réfléchir à l’essence des choses. Notamment en montrant sur scène « des images de notre vie, donc de la mort ».

Le jeu moderne et subtil des comédiens

La mise en scène d’Ostermeier éclaire soigneusement cette double dimension de l’écriture norénienne (l’hyperréalisme psychologique et une forme d’existentialisme). Comme toujours, les coupes et l’actualisation du texte, mais aussi la scénographie sublime de Nina Wetzel, les éclairages, l’utilisation de la vidéo et de la musique, le jeu moderne et subtil des comédiens, concourent (avec des moyens et des signes différents) à une écriture scénique dense, cohérente et très attentive au texte.

L’appartement berlinois de Katarina et Frank est ainsi entièrement représenté sur scène. C’est un plateau tournant, composé de deux faces (la face « salon » et la face « chambre, salle de bain, kitchenette »). Au centre, un vélo, symbole d’une vie saine moderne, se trouve emprisonné dans des cloisons de verre. Dans ce décor saturé de vitres, de lumières blanches et de néons blafards, d’autres objets clés se trouvent mis en valeur : un sac plastique contenant l’urne funéraire de la mère, un téléphone qui relie l’appartement à celui des voisins, un trophée de scalp indien, un fauteuil moderne hors de prix. En outre, des vidéos d’images filmées en direct sont projetées sur les murs : des gros plans de personnages ou d’un élément symbolique du décor, des images en plongée, contre-plongée, contrechamp. Cet espace « carrousel » (à la fois lieu de duels, de mises à mort, manège infernal et dispositif circulaire projetant des images et des corps) illustre avec finesse le désir de Norén « de tourner autour des êtres et des objets, comme autour d’une sculpture, au lieu de n’en regarder qu’une seule face ». Il explore les secrets, les ombres, les visions, les démons intimes qui habitent les personnages. La musique aussi ne fait qu’exacerber des décalages de registre déjà très audibles dans les dialogues. Par exemple, lorsque Frank entame un play-back d’un comique noir sur un air de la Callas…

Quant aux quatre comédiens (et en particulier Lars Eidinger et Brigitte Hobmeier), ils manient avec brio l’humour noir, le trivial et le sublime. Le spectateur hésite constamment entre le rire et un sentiment de malaise plus métaphysique. Un mélange étrange et cathartique vraiment réussi. 

Lorène de Bonnay


Dämonen, de Lars Norén

En allemand surtitré

Schaubühne de Berlin

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Lars Eidinger, Brigitte Hobmeier, Eva Meckbach, Tilman Strauß

Dramaturgie : Bernd Stegemann

Scénographie et costumes : Nina Wetzel

Lumière : Erich Schneider

Musique : Nils Ostendorf

Vidéo : Sebastien Dupouey

Photo de « Dämonen », Brigitte Hobmeier : © Arno Declair

Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.fr

Du 3 au 11 décembre 2010 à 20 heures

Durée : 2 h 25

32 € | 24 € | 14 € | 10 €

Texte édité aux éditions de L’Arche

Tournée du 12 au 16 avril 2011 : Théâtre des Célestins à Lyon