« De sueur et d’encre », du Cirque Barcode, Le Monfort à Paris

De-Sueur-et-d'Encre-Cirque-Barcode © Jan-Hromadko © Jan-Hromadko

Vol au-dessus des mémoires

Par Florence Douroux
Les Trois Coups

Jusqu’à quel point faut-il chérir sa mémoire ou celle de son téléphone ? Le Cirque Barcode aborde le thème de la trace et de l’oubli, dans un premier spectacle foisonnant de propositions et de prouesses. En mots et en acrobaties, ils livrent une exploration percutante de cette grande inconnue : la mémoire.

Tout commence avec une photo de famille. Enregistrer le souvenir, sourires ou contrainte, selfie ou sauve-qui peut. Un passage obligé destiné à fixer le moment dans un cadre. C’est raté. Être captif du présent, figé dans l’instant : c’est oui pour les uns, non pour les autres. Tel est le point de départ des quatre histoires entrelacées de ce spectacle mosaïque. Acrobaties de haute volée alternent avec des séquences humoristiques ou nostalgiques : éléments d’un puzzle habilement rattachés les uns aux autres. Mémoire abîmée ou dissoute, mémoire compilée du numérique. Toutes mémoires confondues.

L’enjeu était de taille : entrer dans la terre inconnue de cette thématique quelque peu nébuleuse et la faire apparaître tant dans les mots, que dans le geste acrobatique. Des motifs comme sables mouvants à faire affleurer verbalement et physiquement. Le défi était ambitieux, surtout pour un premier spectacle : « Nous avions tout à apprendre de la fabrication d’un show », explique Alexandra Royer, « mais on nous a poussés à y aller, et nous avons essayé de sortir des recettes québécoises »

L’ambition affichée est à la juste mesure des super professionnels qu’ils sont tous les quatre. Alexandra Royer, Ève Bigel, Éric Bates et Tristan Nielsen, issus de grandes formations (École nationale de cirque de Montréal et école de Lomme), sont experts en barre russe, main à main, manipulation de boîte à cigares et cerceau aérien. Ils se sont forgés une solide expérience auprès de compagnies de renom comme Les 7 doigts de la main ou la Compagnie XY. Leur trio à la barre russe et leur main à main ont ému bien des spectateurs depuis des années (deux numéros récompensés par la médaille d’argent au 39ème Festival Mondial du Cirque de Demain). Largement de quoi rendre leur propos spectaculaire.

Tout en finesse, tout en prouesses

C’est dans un décor léger et modulable, au mobilier d’aluminium et de panneaux de bois que le quatuor joint, avec efficacité, le geste à la parole : univers changeant et mouvant, « à la manière des souvenirs qui s’ébranlent à chaque fois qu’on se les remémore », explique-t-il.

Ainsi, particulièrement évocatrice, est l’image du souvenir en déroute : Tristan et Ève livrent un main à main touchant d’expressivité. La jeune femme est l’incarnation évidente du souvenir échappant à la mémoire de son porteur. Ainsi la voit-on glisser, fugitive, s’arc-bouter, se dresser, se déployer, s’évaporer. Reste Tristan, esseulé, sans mémoire. Autour de lui viennent danser les visages masqués qu’il ne reconnait pas. Qui est qui ? Les post-it se multiplient, aide-mémoires dont il n’a finalement que faire. Oublieux de tout ? Pas tout à fait. La claque amicale dans le dos lui est familière. Avec elle l’enfance, le rire, la plaisanterie. Cette connexion-là n’est pas perdue. C’est « La Présence pure », explique Alexandra, en référence au livre de Christian Bobin. Lorsque les gestes ont perdu leur raison d’être, il reste des étincelles d’amour. Une des pépites du spectacle.

De-Sueur-et-d'encre -Cirque-Barcode © Mat-Santa-cruz
© Mat-Santa-Cruz

Alexandra Royer est de son côté une acrobate aérienne hors pair. Elle empoigne son geste acrobatique avec autant de puissance et de détermination que de grâce. À la voir sauter si haut sur la barre russe, huit mètres environ, frôlant les cintres, il est à se demander… si elle va revenir. Éric Bates et Tristan Nielsen sont ses porteurs depuis toujours, ses « grands amis au sol ». Leurs ajustements si attentifs, barre sur l’épaule droite, déplacements au cordeau, permettent sans aucun doute à la belle de pouvoir sauter en toute confiance. Elle incarne très bien la flamboyante dans les airs, follement naïve pourtant face aux sirènes du numérique.

Presque maniaque, il enregistre à tout va, jusqu’à l’absurde : manipulant les boîtes à cigare comme personne, Éric Bates revisite l’exercice avec autant d’humour que d’adresse. Et les trois amis entrent malicieusement dans la ronde. Ils se glissent dans les trajectoires des précieuses boîtes, petits disques durs de ce fou de la sauvegarde numérique.

De-Sueur-et-d'Encre-Cirque-Barcode©Jan-Hromadko
© Jan-Hromadko

Alexandra, Ève, Éric et Tristan envoient ici une flopée d’informations : mais le canevas est rigoureux et permet au spectateur d’en saisir toute la cohérence. De ces quatre histoires, ils font émerger avec pertinence bien des interrogations. Celui de la mémoire pleine, par exemple. Réduire la voilure, est-ce si grave ?

À chacun sa réponse. Ils ont donné la leur : la merveilleuse scène de la mini-bascule ne montre-t-elle pas l’oublieux de la bande porter tous les autres ? Les rattraper ? sauter plus haut ? Une certaine idée de la liberté, portée si joliment dans un tableau qui pourrait s’intituler « vol au-dessus des nuages ». 

Florence Douroux


De Sueur et d’Encre, du Cirque Barcode

Site de la compagnie

Avec : Alexandra Royer, Ève Bigel, Éric Bates, Tristan Nielsen

Dramaturgie, mise en scène et scénographie : Jean-Pierre Cloutier

Musique : Betty Bonifassi

Création lumières : Arnaud Belley-Ferris

Durée : 1 h 15

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Du 13 avril au 24 avril 2022, à 20 h 30, dimanche à 16 heures

De 5 à 25 €

Réservation en ligne

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