« Déjeuner chez Wittgenstein », de Thomas Bernhard, Théâtre de l’Elysée à Lyon

« Déjeuner chez Wittgenstein » de Thomas Bernhard © Animal2nd

Familles je vous hais ! 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

L’écriture acerbe, pleine de sous-entendus et cependant très vive de Thomas Bernhard est un délice pour les acteurs. Trois jeunes comédiens réunis pour ce « Déjeuner chez Wittgenstein » nous en proposent une version gouleyante au Théâtre de l’Élysée, à Lyon.

Deux sœurs attendent impatiemment le retour du frère, personnage énigmatique : philosophe, disciple de Schopenhauer, dépressif, il sort pour l’occasion de l’hôpital psychiatrique. Nous découvrirons qu’il peut être violent. Les parents sont morts, non sans laisser à leurs filles l’assurance de pouvoir exercer leur métier de comédiennes : le père fut, jadis, un notable influent sur le théâtre local.

Elles s’affairent à la préparation d’un repas. Nous y sommes conviés. La salle de l’Élysée a pour l’occasion été complètement transformée. Elle est envahie par une immense table rectangulaire autour de laquelle les spectateurs prennent place. L’aînée (Aurélie Pitrat) court sans arrêt autour de nous pour mettre le couvert, servir et débarrasser, tandis que sa sœur cadette, interprétée par Marie-Pierre Nouveau, reste assise à ne rien faire : l’aînée a pris seule le risque de faire sortir le frère (Nathanaël Maïni).

Pas question pour la cadette de donner un coup de main à cet absurde projet sur lequel, d’ailleurs, personne ne l’a consultée. Progressivement la fausse légèreté et l’artificielle harmonie se fissurent, révélant la face cachée des familles : le lien qui unit cette fratrie se resserre au point de les étouffer. Aucun d’entre eux n’a de vie personnelle ; le frère est fou, la cadette boit en douce et l’aînée dissimule de moins en moins bien la volonté de puissance et l’aigreur qui sont l’alpha et l’oméga de son sens aigu du sacrifice… et de toute son existence. 

Repas empoisonné

La scénographie nous fait ressentir « de l’intérieur » la tension croissante au sein de la famille qui nous accueille. Ainsi les premiers sont servis de façon protocolaire, tandis que les derniers spectateurs voient une partie des aliments tomber sur la nappe, voire leur plat rester quasiment vide. De même, lorsque l’aînée, à court d’arguments, entreprend de débarrasser le couvert, son énervement grandissant la conduit à rafler plutôt brutalement les assiettes encore garnies des convives malchanceux, un peu moins rapides que les autres. Cette mise en scène est d’autant plus drôle qu’elle est cruellement révélatrice des failles familiales que nous connaissons tous.

Ce Déjeuner est servi par d’excellents comédiens, incroyables de naturel. Particulièrement remarquable, Aurélie Pitrat compose un personnage contrasté que sa qualité d’actrice pousse à surjouer, voix un peu trop perchée, affabilité de façade, sans masquer sa main de fer, ni l’amertume d’une vie gâchée. La dernière réplique, toute bernhardienne, lui revient, au bord du désastre : « Je vais faire du repassage ». Ainsi se clôt une montée dramatique inexorable et terriblement vacharde. 

Trina Mounier


Déjeuner chez Wittgenstein, de Thomas Bernhard

Paru aux éditions de L’Arche

Traduction : Michel Nebenzahl

Conception et jeu : Aurélie Pitrat, Marie-Pierre Nouveau, Nathanaël Maïni

Régie : Lionel Petit

Administration : Frédérique Jay

Production : Animal 2nd

Durée : 1 h 10

Photo : © Animal2nd

Théâtre de l’Élysée • 14 rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

Du 22 novembre au 1er décembre 2017, à 19 h 30

De 10 € à 12 €

Réservations : 04 78 58 88 25

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