« Des années 70 à nos jours », du Collectif In vitro, Théâtre de la Croix‐Rousse à Lyon

Des années 70 à nos jours © Sabine Bouffelle Des années 70 à nos jours © Sabine Bouffelle

Complaisance du miroir

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec ce triptyque en forme d’archéologie d’une génération, le Collectif In vitro est mené tambour battant par Julie Deliquet. Il fait la preuve d’un bel esprit de troupe et d’un engagement sans faille des comédiens, mais aussi de la nécessité d’un vrai texte.

Cela fait quelques années que ce collectif travaille sur l’héritage des trentenaires-quadragénaires qui le composent. Qui furent les babyboomers, ces soixante-huitards plus pressés de discuter en A.G. que de s’occuper de leurs enfants ? plus empressés de faire la fête qu’à assumer leurs responsabilités ? mais également capables – c’est encore à démontrer et le collectif va s’y employer – de vivre leurs utopies jusqu’au bout ?

Au départ, le collectif s’est attaché à un texte de Jean‑Luc Lagarce, le deuxième du triptyque, Derniers remords avant l’oubli. Cette pièce met en scène un trio composé d’une femme et deux hommes qui s’aimèrent d’amour au point d’inscrire leur projet d’un avenir commun et forcément radieux dans la pierre. Ils achetèrent une belle maison en pleine campagne. Puis l’un d’entre eux partit avec elle, laissant le second dans la demeure, à charge pour lui de leur payer un modeste loyer, prix de la trahison, de l’abandon, de la culpabilité. Ceci ne nous sera dévoilé qu’au compte-gouttes : la pièce raconte leurs retrouvailles, Hélène et Paul, maintenant à leur tour séparés et ayant fait une croix sur leurs illusions communautaires, désirant aujourd’hui vendre l’habitation. Mais comment l’annoncer à Pierre qui, au fil du temps, a fait sienne cette maison ?

Illusions, utopies

Il faut l’affirmer, le texte est formidable. Il regorge de sous-entendus, doubles sens, vacheries et veuleries entremêlées, piques et reculades… Il met en évidence ce qu’ils n’osent se dire les uns aux autres. La pièce commence ainsi par une scène hilarante où Pierre, dans une longue tirade, prétend ne pas être concerné par cette affaire – dont nous ne savons encore rien – et n’avoir rien à déclarer à son sujet. Mais il éclaire aussi cruellement ce qu’ils ne peuvent s’avouer à eux-mêmes. À leurs côtés, les nouveaux conjoints, Antoine et Anne, jouent le rôle de témoins révélateurs à la manière des voisins de Qui a peur de Virginia Woolf ?. Ces témoins, non seulement sont étrangers à ce qui lia jadis les personnages, mais appartiennent dans la réalité à une autre vie, en d’autres termes à une autre classe sociale.

Or, dans les trois pièces du triptyque, la dimension sociale constitue le fil rouge. Chez ces jeunes bourgeois existe une véritable hantise du déclassement. Dans leurs paroles comme dans leurs mimiques, leurs fous rires, leurs surprises, se cache le mépris de classe qui oppose en les hiérarchisant artistes, bourgeois, enseignants. À cet égard, rien de commun entre ceux de collège catalogués Camif et les universitaires, réelle noblesse du métier. Tout cela, les acteurs le montrent à merveille, ils sont tous excellents et engagés à fond dans leur rôle, lui conférant une profonde humanité. Si tel ou tel exécute ici ou là un numéro en solo, le plus remarquable est l’esprit de troupe, le naturel qui ressort de ces discussions, disputes, et cachotteries.

Vacuité, vanités

Après la création de Derniers remords avant l’oubli, Julie Deliquet a cherché un texte capable de parler de l’« avant ». Elle a choisi Brecht et sa Noce. Difficile de prétendre que Brecht est inférieur à Lagarce, mais le traitement qu’en fait la metteuse en scène, par contre, est nettement plus convenu avec cette Noce – qu’elle situe dans les années 70 – que dans Derniers remords. Il faut dire que la pièce est archiconnue, a fait l’objet de mises en scène célèbres et magnifiques. Ici, elle paraît étouffée dans ces années 70, parasitée par la musique de l’époque et le mobilier vintage. On a même du mal à reconnaître le texte de l’auteur tant les termes en ont été adaptés à un autre temps avec ses références propres. Et pourtant l’engagement des comédiens, leur énergie, leur talent sont au rendez-vous…

C’est encore pire avec le troisième volet, Nous sommes seuls maintenant, fruit d’une écriture collective de plateau. Le temps a passé, les petits-bourgeois à l’étroit dans les villes sont tentés par l’aventure rurale et vont s’installer à la campagne. Avec une méconnaissance absolue du travail de la terre, une condescendance appuyée pour ces paysans dont on s’entiche et qu’on drague comme on les snobe. Avec un égoïsme inconscient qui oublie les intérêts des enfants adolescents qu’on trimbale comme des armoires normandes. Avec des déclarations artificielles et convenues sur le partage, le rêve suprême de la table ouverte à tous, la prétention insupportable de celui qui détient la vérité, est sûr d’avoir fait les bons choix. Alors, bien sûr, le spectateur reconnaît son voisin, se reconnaît aussi, et le public, ravi d’être ainsi malmené, en redemande. Mais, même si le collectif nous prévient dans une vidéo qu’il va interroger l’héritage, tout cela semble d’une redoutable vacuité. J’avoue pour ma part m’être un peu ennuyée dans ce troisième volet, beaucoup trop long et dont l’excellence des acteurs ne parvient pas à faire oublier le caractère répétitif et univoque.

Le bon vin, la bonne chère et vive la famille !

Ce qui marche dans les trois pièces du triptyque, c’est que le collectif tend un miroir aux spectateurs qui s’y regardent. Certes, la satire est présente, avec ces repas de famille interminables où le grand-père enchaîne blague sur blague archiconnue, où le tonton a un goût immodéré pour la bibine et les mains un peu trop baladeuses. Surtout, c’est extrêmement drôle (notamment grâce aux comédiens et au rythme très enlevé du spectacle qui fait oublier les cinq heures que dure l’ensemble). Et par ailleurs jamais gratuitement vachard. Une grande tendresse se dégage pour ces personnages maladroits, si peu héroïques, encore moins exemplaires, qui mettent un baume fort confortable sur nos propres imperfections devenues incontournables, humaines et en quelque sorte les absolvent. En outre, chaque volet montre ce qui, malgré les mensonges et les vilenies, réunit : la famille, rempart contre tout, même contre les trahisons ; le bon vin, qu’on boit à outrance ; et la bonne table autour de laquelle on se tient chaud. De vraies valeurs bien françaises, juste un peu caricaturales. Complaisantes ?

Reste que des trois volets, le second (et le premier dans la chronologie de création) demeure de loin le plus subtil. Celui qui évoque sans détourner le regard les blessures à l’âme, les renoncements, les plis d’amertume, la lente dégringolade des illusions et des exigences. Finalement, cela démontre une fois de plus que, quelles que soient l’intelligence d’une mise en scène et la performance des comédiens qui sont ici incontestables, rien ne remplace la complexité et la beauté d’un texte. Le Collectif In vitro est capable de servir les plus grands. On attend cependant la suite, déjà jouée en région parisienne, Catherine et Christian, fin de partie, lui aussi création collective. Il ne faut pas bouder son plaisir… 

Trina Mounier


Des années 70 à nos jours, triptyque du Collectif In vitro

Mise en scène : Julie Deliquet

Administration, production, diffusion : Céline Jeanson (bureau FormART)

Photo : © Sabine Bouffelle

Production : Collectif In vitro

Avec le soutien d’Arcadi, du Théâtre de Vanves (compagnie en résidence) et du Théâtre d’Alfortville

Avec l’aide d’Arcadi Île-de‑France / Dispositifs d’accompagnement

En collaboration avec le Bureau FormART

Le Collectif In vitro est soutenu par le conseil général de la Seine-Saint‑Denis (93) et est associé au Théâtre Gérard-Philipe-C.D.N. de Saint‑Denis

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

04 72 07 49 49

www.croix-rousse.com

Le samedi 19 mars 2016 à 16 heures

Durée : 5 heures avec deux entractes

À partir de 14 ans

la Noce, de Bertolt Brecht

Traduction : Magali Rigaill

L’Arche éditeur

Avec : Julie André, Gwendal Anglade, Anne Barbot, Olivier Faliez, Pascale Fournier, Jean‑Christophe Laurier, Agnès Ramy, Richard Sandra, David Seigneur

Assistance à la mise en scène : Julie Jacovella

Scénographie : Charlotte Maurel

Costumes : Pascale Fournier

Lumières : Jean‑Pierre Michel

Régie générale : Laura Sueur

Durée : 1 h 10

Derniers remords avant l’oubli, de Jean‑Luc Lagarce

Avec : Julie André, Gwendal Anglade, Éric Charon, Olivier Faliez, Agnès Ramy, Annabelle Simon

Image vidéo : Mathilde Morières

Lumières : Richard Fischler et Jean‑Pierre Michel

Son : David Georgelin

Durée : 1 h 5

Nous sommes seuls maintenant, création collective

Avec : Julie André, Gwendal Anglade, Anne Barbot, Éric Charon, Olivier Faliez, Pascale Fournier, Julie Jacovella, Jean‑Christophe Laurier, Agnès Ramy, Richard Sandra, David Seigneur, Annabelle Simon

Assistance à la mise en scène : Julie Jacovella

Scénographie : Charlotte Maurel et Julie Deliquet

Lumières : Jean‑Pierre Michel et Laura Sueur

Régie générale : Laura Sueur

Durée : 1 h 35