« Des souris et des hommes », de John Steinbeck, espace culturel du Pin‐Galant à Mérignac

Des souris et des hommes © Jean-Philippe Évariste Des souris et des hommes © Jean-Philippe Évariste

« Ce qui importe,
c’est de se parler »

Par Camille Bourleaud
Les Trois Coups

La pièce « Des souris et des hommes », tirée du roman mythique de Steinbeck, s’invite à l’espace culturel du Pin-Galant à Mérignac. Sobre et dynamique, la mise en scène donne à voir l’être humain comme un amas de chair et d’os, de rêves et d’infortunes. Une merveille.

La Californie dans les années 1930. La Grande Dépression a creusé un large trou dans les poches des travailleurs. Deux amis, George Milton et Lennie Small, travailleurs agricoles, vont de ranch en ranch proposer leurs services. Les deux compères nourrissent un rêve en secret : celui d’acheter un lopin de terre pour y couler des jours tranquilles en élevant des lapins. Un rêve rendu inaccessible par les écarts de conduite de Lennie. Incapable de contrôler sa force, ce grand dadais attardé s’attire systématiquement des ennuis. Tour à tour, il étreint trop vigoureusement la fille de son patron en tentant de lui prouver son amour, il se bat avec le fils, il étouffe des animaux à force de caresses. Un jour, tout bascule : il commet l’irréparable.

À peine publié en 1937, John Steinbeck adapte son roman à la scène, comme si chaque chapitre avait en lui les germes d’un acte et par extension d’une pièce. Cela facilite le travail des metteurs en scène Jean‑Philippe Évariste et Philippe Ivancic, qui déploient – avec brio – la tension dramatique du texte d’origine. Le public à peine assis, le rideau s’ouvre et le malaise s’installe. Lennie apparaît, comme un enfant pris les doigts dans le pot de confiture. Sous son blouson, une souris morte, victime de ses grandes mains maladroites. Il n’en faut pas plus au spectateur pour deviner que la pièce finira mal. Alors, il attend, inquiet et fasciné, le moment où les choses vont de nouveau déraper, et les rêves se fissurer.

Pudeur et sobriété

Comme dans le roman, on plonge dans un univers très masculin, où les ouvriers agricoles bombent le torse et se bagarrent à la moindre occasion. Mais cette rudesse masque une grande fragilité. La force des acteurs est justement de rendre perceptibles les failles des personnages par un jeu tout en pudeur et inspiré. On pense à cette scène touchante où George (brillamment interprété par Jean‑Philippe Évariste) explique à l’un des ouvriers pourquoi il voyage avec Lennie : « On s’habitue à quelqu’un et puis on ne peut plus se débarrasser de cette habitude », dit-il avec désinvolture. Mais le spectateur perce le cuir épais de ce gros dur et ressent la profonde amitié qui unit George à son acolyte.

L’histoire se déroule dans un décor d’une grande simplicité, tout à fait adapté à la tonalité générale de la pièce. Quelques planches de bois installées à la verticale au fond de la scène, un seau et des caisses retournées en guise de tables… Ces éléments permettent tout autant de donner naissance à une forêt qu’à la salle commune d’un ranch. À chaque changement de scène, un faisceau de lumière jaillit des coulisses et filtre joliment à travers les planches, au rythme d’une musique gaie et grave à la fois. Ce dispositif scénique, épuré à l’extrême, rappelle le dénuement dans lequel vivent les personnages. Mais il donne aussi du relief au texte, soulignant la conception steinbeckienne de l’existence humaine : une succession d’errements et d’échecs.

Le rideau se ferme et clôt deux heures d’un récital joué sans la moindre fausse note. Deux heures où l’amertume du spectateur, ébranlé par la violence des scènes qui se jouent devant ses yeux, se mêle à l’admiration. Admiration d’une mise en scène poignante, portée par dix acteurs talentueux. Mais aussi du langage de Steinbeck, en résonance avec notre époque, marquée par la crise. Par ce spectacle, les metteurs en scène façonnent une réponse universelle et intemporelle aux maux du quotidien : comme chez Steinbeck, l’essentiel c’est l’Autre. Et l’on repense à cette magnifique tirade d’un ouvrier noir, oublié parmi les oubliés : « Ce qui importe, c’est de se parler, même si on ne se comprend pas. ». 

Camille Bourleaud


Des souris et des hommes, de John Steinbeck

Éditions Gallimard, coll. « Folio », no 37, 1972

Cie En toutes circonstances et Cie Depuis-depuis

01 47 22 36 05 | 06 09 79 11 71

Adaptation : Marcel Duhamel

Mise en scène : Jean-Philippe Évariste et Philippe Ivancic

Direction d’acteurs : Anne Bourgeois

Avec : Jacques Herlin, Philippe Ivancic, Jean‑Philippe Évariste, Gaëla Le Dévéhat ou Emmanuelle Destremau, Jacques Bouanich, Philippe Sarrazin, Emmanuel Dabbous, Bruno Henry, Henri Déus, Hervé Jacobi

Costumes : Emily Beer

Lumières : Jacques Rouveyrollis

Musique : Bertrand Saint‑Aubin

Photo : © Jean-Philippe Évariste

Espace culturel du Pin‑Galant • 34, avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny • 33698 Mérignac

Site du théâtre : www.lepingalant.com

Courriel de réservation : informations@lepingalant.com

Réservations : 05 56 97 82 82

Le 29 mai 2012 à 20 h 30

Durée : 2 heures