« Don Quichotte », d’après Miguel de Cervantès, Théâtre 13 à Paris

« Don Quichotte » © Jean-Louis Fernandez « Don Quichotte » © Jean-Louis Fernandez

« Don Quichotte » pétillant comme un Dom Pérignon

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Le spectacle créé cet été au château de Grignan par Jérémie Le Louët et sa compagnie des Dramaticules, arrive à Paris au triple galop et mérite un triple olé !

Vous êtes peut-être comme moi : vous n’aviez pas lu Cervantès et vous vous en passiez très bien. C’est bon, on les connaît par cœur, les trois ou quatre clichés sur le fameux hidalgo de la Mancha. Ses délires de nobliau qui a lu trop de romans et se prend pour un preux chevalier. Ses combats pathétiques contre les moulins à vent et les troupeaux de moutons. Son amour tout platonique pour la belle Dulcinée du Toboso. Sa silhouette efflanquée, juchée sur une vieille carne, côtoyant celle, pansue, de Panza sur son âne. Bien loin de notre actualité, tout cela… En quoi les errances de ce duo d’un autre temps nous concernent‑elles, en cet automne 2016 qui n’est, à la fin, qu’un tas de feuilles mortes, de feuilles d’impôt, de vagues d’attentats et de campagnes électorales ? Bref, la chevalerie présente‑t‑elle un quelconque intérêt pour nous ?

C’est exactement la question que se posent les comédiens dans le premier quart d’heure du spectacle. Le procédé n’est pas inédit de la mise en abyme qui permet de prendre du recul sur le texte en mettant du théâtre dans le théâtre. Ce qui est neuf ici, c’est la manière d’organiser la moquerie. À commencer par une réjouissante satire de la mise en abyme. À travers son personnage de metteur en scène dépressif et bipolaire, Jérémie Le Louët inaugure deux heures de sarcasmes sur certaines dramaturgies contemporaines « qui pensent ». Du questionnement prétentieux aux gadgets techniques sans nécessité (vidéo redondante, interactivité avec le public, changements à vue désordonnés), en passant par les dénonciations bien‑pensantes à deux balles, rien ne ressort indemne des pompeuses prestations prétendant « revisiter un classique de manière déjantée ». Rossé par les Dramaticules, c’est le théâtre actuel qui apparaît comme poussiéreux, à force de vouloir faire moderne. Et, par contraste, on se surprend à écouter les tirades lyrico‑désuètes de ce bon vieux Cervantès comme quelque chose de frais et d’inconnu.

Les sept dons du Quichotte

Comme les sept dons de l’esprit, il y a au moins sept talents à l’œuvre chez les Dramaticules, association de gens doués en bande organisée. Don de la lumière d’abord avec un réglage chirurgical des éclairages par Thomas Chrétien, capable de sculpter les visages au scalpel. Don de la construction ensuite, dans les abracadabrants décors mobiles de Guéwen Maigner qui produit, à moindre coût, une splendide satire des pièces à machines du xviie siècle. Don du son : Simon Denis mixe les extraits de partitions classiques, les voix off, les bruitages et les effets spéciaux avec une virtuosité qui promène l’auditeur, en un va‑et‑vient permanent, du réel à la fiction et retour. Don de la couture avec une mention spéciale pour l’habit de lumière du héros, sur lequel la costumière Barbara Guessier et sa couturière Lydie Lalaux ont dû casser autant d’aiguilles que Don Quichotte brise de lances. Don de la voix chez l’éblouissante Dominique Massat : son timbre passe du rauque de l’incantation au rire suraigu à la Jean Dujardin avec une étonnante agilité. Don de la mimique chez Jérémie Le Louët qui utilise ses yeux et ses rides d’expression comme d’autres utilisent des balles en cuir pour jongler. Don de la mise en scène enfin et bien sûr, puisqu’on l’aura compris, tout ceci est dirigé de main de maître, au chausse-pied, à la seconde près, en une chorégraphie d’ensemble qui ne laisse pas un instant au spectateur pour souffler.

Sous la grosse farce qui aurait pu tourner au vulgaire se cachent quelques pépites d’émotion intense. Je n’avais rien compris du tout, en fait. Don Quichotte n’est pas un vrai‑faux chevalier, c’est l’incarnation de ce que notre société appelle un loser. Il croit qu’on peut combattre l’injustice et ne parvient qu’à l’aggraver, qu’on peut déclamer son amour et ne réussit qu’à faire bâiller. Il est inefficace, improductif : c’est l’archétype de l’incapable social. Voir un imbécile se faire rouer de coups est un des ressorts du comique, et l’on rit beaucoup à ce spectacle. À un seul moment pourtant, dans lequel j’ai vu l’acmé de ce parcours du combattant, le rire devient grinçant. C’est le hurlement final du malheureux hidalgo à l’adresse du public : « Y a‑t‑il un seul d’entre vous qui soit encore capable de se battre pour quelque chose ? ». Tiens donc. Comme il est d’actualité, soudain, Cervantès ! Voici un spectacle qui donne envie de se précipiter, pour de vrai et sans rire, sur un livre qu’on n’aurait jamais eu l’idée d’aller ouvrir de son plein gré. C’est une merveilleuse explication de texte ce qui, en soi, mérite déjà le déplacement. Mais en attendant, quelle partie de plaisir. 

Élisabeth Hennebert


Don Quichotte, d’après Miguel de Cervantès

Cie des Dramaticules

www.dramaticules.fr

Adaptation et mise en scène : Jérémie Le Louët, assisté de Noémie Guedj et Blandine Vieillot

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Jérémie Le Louët, David Maison et Dominique Massat

Son : Simon Denis

Lumière : Thomas Chrétien

Construction : Guéwen Maigner

Costumes : Barbara Gassier, Lydie Lalaux

Théâtre 13 • 30, rue du Chevaleret • 75013 Pariscervantès

www.theatre13.com

Métro : Bibliothèque-François‑Mitterrand (lignes 14 et R.E.R. C)

Jusqu’au 9 octobre 2016, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 16 heures puis tournée d’automne en banlieue parisienne et en régions

Rencontre avec l’équipe artistique le dimanche 2 octobre

Réservations : 01 45 88 62 22

Tarifs : de 26 à 7 €

Durée : 2 h 5 sans entracte