« Ébauche d’un portrait », d’après le « Journal » de Jean‑Luc Lagarce, auditorium du Pontet

Ébauche d’un portrait © J.-J. Kraemer

Portrait littéraire, théâtral (et humoristique !) d’une vie intime

Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

À l’occasion des quarante ans de Théâtre Ouvert qui a tant soutenu Lagarce, le metteur en scène François Berreur reprend à Avignon « Ébauche d’un portrait », qu’il a créé en 2008. Échafaudé à partir du « Journal » de Jean‑Luc Lagarce, ce spectacle permet à l’auteur de revenir d’entre les morts « raconter sa vie ». Il fallait l’immense talent de Laurent Poitrenaux pour incarner ce singulier diariste.

À la mort de Truffaut en 1984, Lagarce note qu’« un bon film est un film qui fait des entrées » et qu’il n’est « pas loin de penser la même chose pour le théâtre » : « La rencontre entre la pièce aujourd’hui et son public est le seul but ». Ébauche d’un portrait est justement conçu comme une sorte de conférence ou conversation publique qui permet une éternelle rencontre entre un individu à l’étrange statut (qui parle d’outre-tombe) et des spectateurs vivants.

Lagarce-Poitrenaux, en costume noir, est assis à son bureau, entouré de livres, de papiers manuscrits, d’un ordinateur, d’une machine, d’une malle. Il écoute de la musique, tape sur son clavier, commente les dates et notations qui sont projetées sur un écran derrière lui. Il s’adresse au public et lui « conte » (car il s’agit bien d’histoires) des fragments choisis et chronologiques de son existence. Comme il pouvait le faire à des amis au restaurant. La scénographie est donc sobre, le décor mettant l’accent sur un espace intime peuplé d’objets, de souvenirs, de mots. Un espace en noir et blanc, à la fois intérieur et ouvert vers l’extérieur, vers des destinataires (comme peut l’être un journal). Les éclairages soulignent avec subtilité les traits du visage du comédien, ou accompagnent la dramaturgie, les moments forts. De même que les séquences musicales.

Cette adaptation d’un journal de 1 000 pages, « registre » écrit entre 1977 et 1995 « pour ne pas se noyer » (soit 23 cahiers recopiés, résumés, commentés et enrichis au fil des ans), retrace donc un parcours à la fois personnel et littéraire. Lagarce évoque ainsi la création du Théâtre de la Roulotte à Besançon, ses difficultés à écrire et à se sentir écrivain, ses lectures (de livres, films, mises en scène), ses succès ou échecs de metteur en scène et d’auteur, ses échanges avec les Attoun (qui dirigent Théâtre Ouvert), la façon dont la presse ou les intellectuels le perçoivent. Ses notations concernent aussi ses problèmes d’argent, ses aventures amoureuses, sa famille, le sida et le monde qui l’entoure (procès de Barbie, attentats de 1986 et liste effroyable des morts célèbres).

Le résultat est impressionnant

François Berreur a voulu mettre en lumière les grands thèmes du diariste et les faire s’entrelacer, tout en sélectionnant des passages théâtralisables. Le résultat est impressionnant puisque les microrécits se succèdent en alternant les motifs et les registres, sur des rythmes différents. Cette variété est rendue possible grâce au talent incomparable de Laurent Poitrenaux, qui se tient à la lisière du jeu et de la vérité du Je lagarcien, si l’on peut dire. Le comédien fétiche de Cadiot et Lagarde excelle autant dans les saynètes comiques (véritables morceaux de bravoure) que dans les moments d’émotion tout en retenue. Ses différentes intonations donnent l’illusion d’entendre des dialogues ironiques ou surréalistes entre Lagarce et « Attoun et Attounette », ou entre Lagarce et ses parents. Grâce à lui, on voit Lagarce se métamorphoser en James Bond à l’hôpital face à deux infirmières espionnes, se moquer des théâtreux s’interrogeant sur les « écritures contemporaines » dans une conférence, s’extasier chez lui devant un « beau Viking au visage érotique », ou encore résister dans sa chambre aux salissures de la maladie. S’ébauche ainsi un portrait de l’artiste en clown à l’humour noir, épuisé mais résistant, plein de force vitale.

L’intense émotion qui se dégage du spectacle provient aussi de certains passages prophétiques où Lagarce annonce, par exemple, qu’il sera « culte en l’an 2012 » (et pour cause, il est au programme de l’agrégation 2012 !). Ou lorsqu’il relate une idée récurrente : « l’idée toute simple – mais très apaisante, très joyeuse – que je reviendrai, que j’aurai une autre vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme… ». On croirait entendre le personnage de Louis dans Juste la fin du monde parlant aux vivants depuis les morts… C’est que le Journal devient, au fil du temps, un laboratoire de l’œuvre dramatique qui y puise sa matière. Il devient même l’œuvre d’une vie.

Pour que la confusion entre littérature et vie soit complète, la pièce s’achève sur la diffusion d’extraits du Journal vidéo de Lagarce : une ampoule éclate symboliquement, le comédien se tait et s’assoit devant l’écran inondé par la voix, les textes et les images du véritable auteur. Le mort rôde, plein de vie, tandis que se propage l’air de la Mélodie du bonheur… Déchirant. 

Lorène de Bonnay


Ébauche d’un portrait, d’après le Journal de Jean‑Luc Lagarce

Cie Les Intempestifs (Besançon)

Adaptation, mise en scène et scénographie : François Berreur

Assistant à la mise en scène : Lélio Plotton

Avec : Laurent Poitrenaux

Création son et vidéo : David Bichindaritz

Régie son et vidéo : Pierre Glassner

Création lumières : Bernard Guyollot

Photo : © J.‑J. Kraemer

Auditorium communautaire du Grand‑Avignon-Le Pontet • avenue Guillaume‑de‑Fargis • 84130 Le Pontet

Réservations : 04 90 14 14 14

http://www.festival-avignon.com/

Du 20 au 23 juillet 2011 à 17 heures

Durée : 1 h 50

27 € | 21 € | 13 €