Entretien avec Robin Renucci, directeur des Tréteaux de France, à propos de La Grande Escale des Tréteaux à Paris

Robin Renucci © Michel Cavalca Robin Renucci © Michel Cavalca

« Pour un théâtre qui élève »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À partir du 26 mai, et jusqu’au 2 juillet 2016, Les Tréteaux de France s’installent à l’Épée de bois, à la Cartoucherie, pour un nouveau rendez-vous, La Grande Escale des Tréteaux à Paris. Un mois de théâtre intense ! L’occasion de penser et de vivre un temps fort à travers des spectacles, des ateliers et des rencontres. Entretien avec Robin Renucci, comédien, metteur en scène et directeur de ce centre dramatique national atypique.

En juillet 2011, vous avez succédé à Marcel Maréchal à la tête des Tréteaux de France. Vous poursuivez les mêmes missions ?

Les Tréteaux de France ont toujours pour missions la création, la transmission, la formation et l’éducation populaire. Attentifs aux nouvelles formes et écritures théâtrales, nous nous associons à des équipes, auteurs, metteurs en scène, pour proposer des voyages dans des univers esthétiques, artistiques et sociaux très variés. Mais pour parler d’aujourd’hui, on puise également dans le répertoire.

Comment créer des relations originales aux territoires ?

Avec leur mission d’itinérance, Les Tréteaux de France continuent d’inventer des mises en relation du théâtre aux territoires, aux hommes et aux femmes qui font vivre ceux-ci. Depuis la création de la mythique troupe itinérante, en 1959, par Jean Danet, la France s’est dotée d’équipements. Fini la roulotte ! Mais notre projet, c’est toujours d’aller partout, dans les salles de théâtre comme les lieux non équipés, afin de toucher le maximum de concitoyens. Notre désir d’équité vis-à-vis des publics nous amène à programmer des spectacles aux formes et scénographies variées de façon à nous adapter au mieux.

« Ruy Blas » © Christian Ganet
« Ruy Blas » © Christian Ganet

Sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, la diffusion passe aussi par l’infusion, c’est-à-dire comment, depuis le territoire, on fait naître des écritures. Ainsi, Laure Bonnet a récolté la parole d’habitants pour échafauder une construction dramaturgique. De même, depuis trois ans, Guy Alloucherie participe à un chantier ambitieux à Roubaix, avec la création de deux spectacles : l’un évoque la condition des ouvriers de La Redoute et l’autre transmet la parole des clients aussi décontenancés par tous les changements qui affectent cette entreprise emblématique du nord de la France.

« Aller partout… »

Les partenariats semblent particulièrement cohérents. Pour commencer, le Théâtre national populaire (T.N.P. à Villeurbanne), à la mission similaire.

Même objectif de rayonnement national, en effet. Avec Christian Schiaretti, nous partageons aussi la conception de la création comme une mise au service de la langue. D’où plusieurs mises en scène qui lui ont été confiées. Après Don Salluste dans Ruy Blas de Victor Hugo, puis Arnolphe dans l’École des femmes de Molière, j’ai interprété le rôle du professeur dans la Leçon d’Ionesco.

Ensuite, Les Tréteaux de France et le Centre des monuments nationaux se croisent régulièrement sur les routes.

Nous avons convenu d’officialiser nos rencontres en initiant des rendez-vous réguliers. Partout en France où la tournée nous mène, Les Tréteaux de France proposent des lectures et des ateliers au sein de lieux patrimoniaux. Le premier temps fort de ce partenariat s’est déroulé au fort Saint-André, à Villeneuve‑lès‑Avignon, en juillet 2014. Trois épisodes de l’Aventure de la décentralisation dramatique y ont été représentés et des ateliers de pratiques proposés à tous les publics.

Des places gratuites à nos représentations sont proposées à ces publics « empêchés », dans un esprit de partage. »

Comment le Secours populaire et Les Tréteaux de France œuvrent‑ils conjointement ?

Apporter aux femmes et aux hommes, victimes de l’exclusion, une solidarité plurielle, matérielle et culturelle, cela va de soi ! Des places gratuites à nos représentations et la possibilité de participer à des ateliers de lecture à voix haute sont proposées à ces publics « empêchés », dans un esprit de partage. Nous sommes effectivement convaincus que la dignité passe par l’affirmation et la valorisation de soi.

« la Leçon » © Jean-Christophe Bardot
« la Leçon » © Jean-Christophe Bardot

Enfin, toujours concernant le partage, le désir de transmission fait aussi du réseau Canopé et de La Ligue de l’enseignement, deux autres partenaires essentiels.

Concernant Canopé, des actions culturelles sont imaginées et des dossiers de la collection « Pièce (dé)montée » réalisés pour accompagner les créations. Les valeurs et l’attachement aux principes de l’éducation populaire qui caractérisent La Ligue de l’enseignement en font aussi un partenaire naturel. Depuis 2013, ce rapprochement se concrétise par la présentation de « Spectacles en recommandé ».

Ainsi, à ce titre, le Petit Violon de Jean‑Claude Grumberg, mis en scène par Alexandre Haslé, a bénéficié d’un soutien à la création et à la diffusion. Le partenariat se poursuit avec De passage. Un nouveau défi que ces spectacles tout public ?

Notre mission est de nous adresser à tous les publics. Nous sommes donc engagés dans une politique de production et de création de spectacles pour le public jeune avec, bien sûr, une exigence artistique identique à celle mise en œuvre pour les autres spectacles. C’est pourquoi les spectacles sont « tout public ». Nous misons sur l’intelligence de l’enfant.

« Faire de façon fraternelle, du théâtre populaire. »

Ce spectacle fait partie d’un programme ambitieux à la Cartoucherie de Vincennes : La Grande Escale des Tréteaux de France à Paris. Pourquoi ce temps fort ?

Sur les routes en permanence, nous nous posons effectivement à l’Épée de bois jusqu’au 2 juillet. L’occasion de rencontrer, aussi, les Franciliens. La clémence du lieu, l’histoire de la Cartoucherie (avec ses figures marquantes et l’éthique défendue), son emplacement (décentralisé dans le parc de Vincennes), tout cela nous correspond. Ce sera donc un mois de juin actif, à une période un peu creuse pour les publics, en fin de saison, juste avant les festivals de l’été, afin de faire de façon fraternelle, du théâtre populaire.

« le Faiseur » © Éric Facon
« le Faiseur » © Éric Facon

Quel est le programme ?

Des farces cruelles de nos auteurs classiques pour aborder des thématiques toujours actuelles : la domination masculine (avec l’École des femmes) ; l’embrigadement et l’éducation (avec la Leçon) ; les dérives de la spéculation financière (avec le Faiseur).

Deux pièces d’auteurs contemporains : Stéphane Jaubertie (avec De passage), un conte moderne associant matériaux, jeu d’acteurs, objets, ombres et projections ; Laure Bonnet (avec Œuvrer) qui interroge la valeur « travail ».

Cet auteur a sillonné le territoire, recueilli la parole vivante d’habitants, lesquels ont fourni la matière première à l’invention d’un spectacle. Les Tréteaux de France défendent ce processus de création, fédérateur et fructueux, qui consiste à donner la place aux amateurs dans le travail esthétique.

La programmation de tous ces spectacles, dans le cadre de La Grande Escale, permet d’avoir un regard sur les deux cycles : les abus de pouvoir et l’emprise des cerveaux, pour le premier ; la production de la richesse, la dette et le travail, pour le second.

« Penser et vivre le théâtre autrement. »

Certes, vous vous posez, mais vous ne vous reposez pas ! Autour des spectacles, des rencontres et des ateliers de pratique théâtrale sont aussi proposés au public ?

Ce mois de spectacles, d’ateliers et de débats a été conçu pour penser et vivre le théâtre autrement. Des débats, les dimanches (avec Dominique Méda, Pierre Rosanvallon, Bernard Stiegler…), des ateliers ouverts à tous, animés par les comédiens des Tréteaux et moi-même. Faire de la pratique théâtrale le pendant indissociable de la création : voilà un principe au cœur de notre projet. Ce volet formation, auprès des enseignants notamment, est important.

Ainsi, pendant cette Escale à la Cartoucherie, Les Tréteaux de France offrent la possibilité d’éprouver des œuvres (rien ne remplace cet instant, si particulier, de rencontre avec un auteur, où un public ressent profondément des sensations). Chacun peut aussi faire de la pratique et mettre à distance ses expériences de spectateur par la réflexion ou le discours critique. Ces trois temps-là remplissent les missions de l’éducation artistique, fondamentales pour l’école du spectateur. Une école ouverte à tous, car on peut se former à tout âge de la vie.

Enfin, plusieurs spectacles seront aussi présentés dans le Off d’Avignon en juillet ?

Tout à fait ! Avec Qui commande ici ?, Chantiers interdits, Je ne vois que la rage de ceux qui n’ont plus rien, des artistes explorent des thèmes qui font, hélas, l’actualité : colère des salariés, délocalisation, dépossession du travail, précarisation des conditions de travail…

« l’École des femmes » © Jean-Christophe Bardot
« l’École des femmes » © Jean-Christophe Bardot

Entre votre aventure en Corse et aux Tréteaux de France, le même credo : faire la part belle à un théâtre engagé, exigeant et populaire ?

Déjà, à l’Aria, qui va bientôt fêter ses 20 ans, le projet consiste à produire du théâtre à partir de la formation. Professionnels, enseignants, amateurs, font du théâtre ensemble, partagent ensuite leur travail – comme on partage le pain – sous la forme d’un festival où il n’y a pas de billetterie, mais une adhésion à une association, dans un lieu que nous avons créé dans la vallée du Giussani. Formation, transmission, éducation populaire par la création théâtrale s’y conjuguent.

Aux Tréteaux de France, le rapport est inversé, car il s’agit d’un centre dramatique national : c’est la création qui se nourrit de la formation. Mon projet : « faire avec, faire ensemble ».

Alors oui, depuis longtemps, je défends cette philosophie qui consiste à rapprocher artistes et spectateurs en transformant le traditionnel rapport de « montreurs » à « consommateurs ». Dans des sociétés en perte de sens, il faut créer des espaces où penser ensemble. Je milite pour un théâtre qui élève. En fait, je cultive la joie.

Propos recueillis par
Léna Martinelli


La Grande Escale des Tréteaux à Paris

Du 26 mai au 2 juillet 2016

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie de Vincennes • route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Bureau : 153, avenue Jean‑Lolive • 93500 Pantin

Téléphone : 01 55 89 12 50

Courriel : treteaux@treteauxdefrance.com

Site : http://www.treteauxdefrance.com

Site du théâtre : www.epeedebois.com

Réservation : 01 48 08 39 74

Réservation pour les ateliers : 01 55 89 12 60

20 € (un billet plein tarif donne accès à un autre tarif réduit pour un second spectacle de son choix) | 15 € (seniors de plus de 60 ans) | 12 € (étudiants moins de 26 ans, demandeurs d’emploi, personnes handicapées, groupe de plus de 10 personnes, pass Culture 12e, pass Vincennes) | 10 € (groupes, lycéens et enfants de moins de 12 ans) | 6 € (matinée scolaire pour De passage)

Ateliers en accès libre dans la limite des places disponibles

Programme complet : http://img.snd52.ch/clients/2014/07/10/63011/300316_programme_lacartoucherie.pdf

1er juin des écritures théâtrales jeunesse #2, Journée nationale, un temps fort à la Cartoucherie de 14 h 30 à 20 heures, en présence de Robin Renucci, parrain de la manifestation.

Plus d’infos : www.1erjuinecriturestheatrales.com

Photo de Robin Renucci : © Michel Cavalca