« Eschyle, pièces de guerre », d’Olivier Py, église de la Chartreuse à Villeneuve‐lès‑Avignon

« Eschyle, pièces de guerre » © Christophe Raynaud de Lage « Eschyle, pièces de guerre » © Christophe Raynaud de Lage

Eschyle explose dans le « chœur des Pères »

Par Lise Facchin
Les Trois Coups

Monter l’intégrale d’Eschyle avec quatre accessoires et trois comédiens, en ayant pris soin de retravailler les traductions, il n’y avait que Py pour s’atteler à un tel ouvrage. J’avais quelques craintes qui furent rapidement levées. Ce spectacle, humble dans tous ses moyens, est, de loin, ma plus grande émotion du Festival.

D’abord, il y a ce lieu fou, église à demi-ruinée exposant ses nervures à plusieurs centaines de mètres d’un sol blessé, ouverte sur l’immensité austère de la forteresse. Le long de la nef s’étire du chœur au portail absent une installation avec une estrade à l’allure de ponton – une dizaine de mètres de long sur à peine deux mètres de large – flanquée de trois rangées de sièges. Le plus vieux théâtre du monde va se jouer là, sur ces quelques arpents et pendant plus de quatre heures, dans l’enceinte de ces pierres qui disent l’histoire et la ruine, immense vaisseau frappé d’un nom souriant à l’œuvre de Py : « Le chœur des Pères ». Tout, déjà, résonnait ; tout était « plein d’âmes » 1.

Bien qu’acquise en grande partie à la démarche intellectuelle et artistique du directeur du Festival, j’étais, à l’amorce du spectacle, comme un animal avant l’orage qui, loin de chercher un abri, aurait craint de ne pas voir la foudre. Avec cette radicalité du texte et du jeu qu’est celle de Py, la longueur était un péril certain : ce qui explose le cœur en une heure pouvait se diluer jusqu’à l’ennui sur quatre. Et non. Pas un gramme, pas une seconde d’ennui. Au contraire : plus le temps et les mots s’écoulaient, meilleur était le spectacle et moins je souhaitais qu’il prenne fin. La montée en puissance, en densité, en finesse, l’adaptation de l’écoute à la proposition, tout cela s’est accordé, presque avec tendresse.

Il faut dire qu’entre 18 heures et 22 h 30, s’est produit un miracle sur la scène : le soleil s’est couché. C’était à la fin des Sept contre Thèbes. Les vitraux ont filtré un camaïeu de vert de l’émeraude au vert‑de‑gris, des chauves-souris ont survolé la scène, tandis que la malédiction d’Œdipe, terrible, s’accomplissait. Le soir tombait lentement, avec la douceur d’une fatalité qui prend son temps. À l’ultime fin des Perses, le chant du malheur des vaincus s’achève sur cette terrible sentence : « Je te suis, et je pleure. Tout est noir. ». La nuit était d’encre, seule la forteresse se détachait dans sa lumière orange, imposante, silencieuse, et grave. Cette habileté dans la composition du spectacle 2 et le temps cosmogonique est une des clés, tout animale, de l’envoûtement de ce spectacle. Elle l’a rendu vivant, vibrant, immédiat, abolissant 2 500 ans de distance.

La force éclatante des théorèmes

Trois comédiens seulement pour l’intégrale d’Eschyle. Osé. Il faut dire que la traduction de Py se trouve dans la plus pure tradition du proverbe « tradutore, traditore » 3. Il a réduit, concentré, élagué le texte antique, en a extrait les gouttes essentielles… Comparer les deux textes est éloquent, mais qu’importe cette amoureuse trahison. Elle fait parler Eschyle d’une voix bouleversante, contemporaine, brûlante de la force éclatante des théorèmes. Une voix portée haut par chacun des trois comédiens qui évoluent sur cette passerelle étroite, comme suspendue au‑dessus d’un vide effrayant. Des monstres. Des monstres de coffre, de présence, de jeu, d’énergie et d’engagement. Du grand théâtre.

Frédéric Le Sacripan est prodigieux, fin, précis. Sa superbe insolence, son parler impeccable, ses silences tendus, ont déchiré la nef dans Prométhée enchaîné – pièce d’ouverture du spectacle dont le texte immense m’est resté dans la poitrine. Mireille Herbstmeyer, qui semble avoir poussé tragédienne comme on pousse bleuet, tient lieu de chœur à elle seule, mais c’est dans les Suppliantes qu’elle se surpasse. Dans cette pièce sur l’asile dû aux étrangers, qui devrait être jouée partout et sans relâche, elle est d’une telle puissance qu’on ne peut que pleurer avec elle. La contemporanéité des questions qui sont exposées glace et les réponses qui sont données sont des baumes. Quant à Philippe Girard, s’il a démarré un peu trop en force dans Prométhée où il avait la lourde tâche d’interpréter seul le dialogue d’ouverture entre Pouvoir et Héphaïstos, il s’est rapidement étiré de tout son corps immense dans l’espace du tragique, jusqu’à la scène des Perses où il contemple le déclin de l’empire dans une lamentation sublime.

La poésie la plus radicale, la plus impitoyable, et la plus juste

Rien ne soutient les comédiens, rien ne les aide que quatre accessoires apparaissant tour à tour : un rameau, une valise, une chaise et un poste de télévision. C’est un austère tour de force auquel on n’est plus habitué. Le théâtre contemporain a plutôt tendance à s’appuyer sur des dispositifs annexes, à saturer l’espace, à compter les comédiens comme l’un des éléments en présence, et la parole comme l’une des portes d’entrée du spectacle. Avec le temps, nous nous y sommes habitués. Et pourtant, c’est si beau le théâtre d’acteur. C’est si bon, si nécessaire, indispensable, d’écouter un texte et de le laisser nous traverser, nous affecter, nous mouvoir.

Dans les silences, les vides résonnent les mots et le monde qu’ils charrient ; dans ces échos, l’imaginaire se déploie ; et dans la nudité, loge la poésie la plus radicale, la plus impitoyable, et la plus juste. Une fois passés les applaudissements et les saluts, dans la beauté et le calme de la nef, j’avais du mal. Trop pleine, trop aiguisée, attisée. Il m’eût fallu l’immobilité. Un néant suspensif. Retourner dans le monde fut un effort immense. 

Lise Facchin

  1. Victor Hugo, les Contemplations.
  2. L’ordre du spectacle n’est pas le même que celui qui est appliqué à l’édition de ces traductions d’Eschyle, et il est indéniable qu’il fonctionne mieux.
  3. Traducteur, traître. Pour bien traduire on est obligé de trahir puisque les langues et les époque constituent des référentiels et des matrices sans correspondance ou équivalents immédiats.

Eschyle, pièces de guerre, d’Eschyle

Publié aux éditions Actes-Sud

Traduction : Olivier Py

Mise en scène : Olivier Py

Avec : Philippe Girard, Frédéric Le Sacripan, Mireille Herbstmeyer

Costumes et accessoires : Pierre‑André Weitz

Église de la Chartreuse • Villeneuve‑lès‑Avignon

Réservation : 04 90 14 14 14

Site : http://www.festival-avignon.com/fr

Du 20 au 23 juillet 2016 à 18 heures

Durée : 4 h 30, entractes compris

Tarifs : 28 € │ 22 € │ 14 € │ 10 €