« Fair‑Play », de Patrice Thibaud, Théâtre du Rond‑Point à Paris

« Fair-Play » © Rébecca Josset « Fair-Play » © Rébecca Josset

Jeu, set et pschitt !

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Deux artistes doués gaspillent leur talent dans une caricature des sportifs qui ne tient pas toutes ses promesses.

Quiconque a déjà fréquenté une salle de musculation sait que le pénible, dans les pompes, le développé‑couché ou l’épaulé‑jeté, c’est moins d’exécuter le mouvement que de l’exécuter trente fois. Idem pour la caricature. Art du bref, du raccourci, de la rencontre instantanée entre deux idées hétéroclites, la caricature s’accommode mal de la durée excessive ou de la répétition. C’est un peu longuet, une heure vingt de vignettes juxtaposées, sans scénario ni lien, autour de l’idée fixe que le sport, c’est ridicule.

Les interprètes ont pourtant de nombreux dons. C’est d’abord l’agile Philippe Leygnac, à la fois pianiste, trompettiste, percussionniste et varappeur (l’expression à la fois étant ici à prendre au sens propre, pour la stupéfaction et le plus grand plaisir du public). C’est aussi l’étonnant Patrice Thibaud, encombré d’un corps gigantesque dont il se plaît à exagérer « l’énaurmité » et doté d’un répertoire vocal et mimique sans limites. Le couple formé par les deux comparses provoque naturellement l’hilarité : le petit blanc sec et le grand rougeaud braillard ou encore le marathonien et la grande gueule, variantes de l’inépuisable fonds de commerce de l’Auguste et du Clown blanc.

Le parti pris du spectacle est d’être non verbal, ce qui, en soi, n’a rien de choquant pour évoquer le sport. La parole, réduite au borborygme et à une dizaine de mots de vocabulaire ressassés, braillés, inarticulés, est relayée par la gestuelle, la musique et le bruitage, avec parfois des trouvailles qui arrachent des larmes de rire. Médaille d’or pour l’évocation poético-loufoque de la liposuccion, dans laquelle Patrice Thibaud donne au mot ventriloque une définition inédite. Médaille d’argent pour le numéro de beatbox 1 de Philippe Leygnac : avec un piano, une langue et 32 dents, il crée toute une sonorité à la Jean‑Michel Jarre qui restitue, mieux que n’importe quelle page de l’Équipe, l’univers de la gymnastique rythmique et sportive. Il y a, dans certains de ces tableaux, tous les ingrédients du bon shortcom télévisé ou de la websérie, fondés sur le gag de quelques minutes.

De l’absence de scénario au vide de la pensée

Le problème, c’est qu’on n’est pas sur Canal +, pour qui Patrice Thibaud a tant travaillé, mais dans un théâtre. Et pour tenir la route, il manque une histoire, une trame, un fil conducteur quoi. Au point qu’on a parfois envie de se lever pour demander s’il y aurait, par hasard, un scénariste dans la salle. Le collage aléatoire de saynètes peine à constituer un spectacle. Au demeurant, l’impression s’impose rapidement que, pour faire durer, Patrice Thibaud nous a livré ses brouillons en même temps que ses chefs-d’œuvre. On n’arrive pas à compter sur ses doigts (d’ailleurs ce serait dégoûtant) le nombre de crachats, de crottes de nez, de coups dans les testicules qu’on voit fuser, jaillir, gicler, dès les premières minutes de spectacle.

De là à suggérer que les athlètes ne sont, au fond, que de gros abrutis analphabètes et vulgaires, exploités par des financiers sans foi ni loi, il n’y a qu’un pas. L’argumentaire rédigé pour la presse insiste sur le fait que l’auteur a beaucoup de tendresse pour les sportifs. Personnellement, je ne vois à aucun moment poindre l’ombre d’une tendresse dans cette vision univoque, et péjorative, du sport. Entre autres, la caricature de l’Afrique, qui, produite n’importe où ailleurs que sur une scène subventionnée, pourrait être taxée d’un racisme insupportable, réduit l’engagement des sportifs africains dans l’univers de la compétition internationale à un nouvel avatar de la traite négrière. C’est un peu court, jeune homme 2.

D’une manière générale, l’univoque, qui est la règle dans le monde de la caricature et de l’instantané, devient un défaut au théâtre, qui est l’univers du conflit, de l’ambivalence, du pour et du contre, bref de la nuance. Et j’enrage de voir deux interprètes pétillant d’intuitions ingénieuses tourner à bas régime faute d’avoir l’humilité de recourir à un vrai auteur. Il y a du bon dans ce spectacle alors qu’il aurait pu y avoir de l’excellent. Allez, trente pompes claquées pour tout le monde ! 

Élisabeth Hennebert

  1. Le beatbox (de « boîte à rythmes » en anglais) consiste à imiter des instruments en utilisant la voix. C’est un chant a capella qui donne la sensation d’entendre une polyphonie.
  2. Voir, par exemple, pour contrer un certain nombre de préjugés sur le racisme, le machisme, l’ascension sociale, qui ne sont pas toujours là où on les attend, l’itinéraire personnel de la Somalienne Safia Otokoré, de l’excision jusqu’aux ministères parisiens, via le sport de haut niveau. (Safia, un conte de fées républicain, Robert Laffont, 2005)

Fair‑Play, de Patrice Thibaud

Mise en scène : Jean‑Marc Bihour, Jean‑Michel Guérin, Patrice Thibaud (Création en 2012 au Théâtre de la Comète, scène nationale de Châlons‑en‑Champagne.)

Avec : Patrice Thibaud et Philippe Leygnac

Musique : Philippe Leygnac

Dramaturgie : Marie Duret Pujol

Lumières : Charlotte Dubail

Costumes : Isabelle Beaudouin

Théâtre du Rond‑Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Métro : Franklin‑D.‑Roosevelt (lignes 1 et 9) ou Champs‑Élysées Clemenceau (lignes 1 et 13)

Du 7 juin au 3 juillet 2016, du mardi au dimanche à 18 h 30, relâche les lundis et le 12 juin

Tarifs : de 38 € à 12 €

Durée : 1 h 20