« Femme verticale », de et par Éric Massé, Théâtre de la Renaissance à Oullins

« Femme verticale » © Fabienne Gras

Et Éric Massé devint femme(s)

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Faire entendre la parole féminine, dans ce qu’elle a de plus diverse, de plus diffuse, tel est le défi que s’est lancé le comédien-metteur en scène Éric Massé. Il nous livre ici un solo d’acteur formidable et un bel hommage aux femmes.

Bas résille, body de dentelle noire et talons aiguilles de 12 cm, Éric Massé sort de l’ombre, avance en bord de scène vers les piles d’ouvrages au premier plan. Pour ce spectacle consacré aux grandes féministes de notre histoire (certaines d’avant le terme, d’autres qui ne se reconnaîtraient pas sous ce vocable), il a choisi d’interpréter Juliette. Qui est Juliette ? À la fois personne et toutes ces femmes. Peut-être aussi un de ces personnages transgenres, une mutante, un papillon en train d’émerger de sa chrysalide. Effet d’autant plus troublant qu’Éric Massé, malgré sa carrure de déménageur et sa haute taille, est d’une beauté à se damner et son visage d’une féminité affirmée…

Telle quelle, Juliette ne renonce en rien aux stéréotypes machistes qu’elle assume, en sœur jumelle de Virginie Despentes. On les entend, d’ailleurs, fuser de-ci de-là autour de Simone Veil défendant à la tribune sa loi sur l’interruption volontaire de grossesse. Entre l’auteur sulfureux et la politique en tailleur et chignon, un siècle. Tout les oppose, et pourtant rien ne les oppose.

Écrire pour exister

Éric Massé va donc cheminer d’un texte à l’autre, certains archiconnus, d’autres complètement oubliés. Avec délicatesse et hargne, le montage rend justice à celles d’entre elles qu’on a trop vite reléguées au rayon des antiquités, comme Lucy notre aïeule commune ou Olympe de Gouges. Il raconte les combats, pointe les résistances, les coups bas, rend hommage aux guerrières, expose avec pudeur et sensibilité les expériences les plus intimes (ah ! la belle lettre de Nancy Huston à son Tom Pouce jamais né). Passant d’une génération à l’autre, il alterne aussi les sentiments, zigzaguant de la colère à l’émotion, avec finesse et beaucoup d’humour.

Éric Massé va chercher son public (composé ce soir-là à 80 % de scolaires incroyablement attentifs), l’interpelle, lui lance des œillades, joue la connivence, s’amuse avec lui, appuie sur le caractère très cru de certains témoignages (par exemple, l’évocation d’Anaïs Nin), conférant à son sujet une malice « féminine » empreinte de légèreté qui fait oublier la gravité des épisodes dramatiques traversés.

Peu à peu ces batailles citoyennes prendront une nature plus actuelle avec le rappel des combats des homosexuels pour une égalité de droits, l’ouverture aux questions de genre, qui donnent tout leur sens au travestissement d’Éric Massé. Une heure qui passe bon train et nous convainc s’il en était nécessaire des talents de comédien, d’adaptateur et de metteur en scène d’Éric Massé. 

Trina Mounier

Lire aussi « Le Silence du Walhalla », d’Olivier Balazuc (critique), T.N.P. à Villeurbanne

Lire aussi « Le Sexe faible ? » de Heidi Brouzeng (critique), L’Échangeur à Bagnolet

Lire aussi « King Kong théorie », de Virginie Despentes (critique), Off du Festival d’Avignon, La Manufacture à Avignon


Femme verticale, de et par Éric Massé

D’après des textes d’Élisabeth Badinter, Geneviève Brisac, Andrée Chedid, Nelly Arcan, Virginie Despentes, Nancy Huston, Catherine Millet, Anaïs Nin, Simone Veil, Virginia Woolf

Et les citations de Simone de Beauvoir, Marie-Olympe de Gouges

Conception : Éric Massé

Collaboration artistique : Richard Brunel

Collaboration scénographique : Pierre Haderer

Avec : Éric Massé

Vidéo : Fabienne Gras

Costumes : Dominique Fournier

Musique : Julie Binot

Lumières : Simon Oliva

Régie : Martin Riguet

Son et régie générale : Raphaël Parseihian

Photo : © Fabienne Gras

Voix : Julie Binot, Raphaël Parseihian et les membres du collectif artistique du C.D.N. de Valence : Richard Brunel, Norah Krief et Olivier Balazuc

Coproduction : Comédie de Valence, C.D.N. Drôme-Ardèche, Scène nationale 61 et la compagnie des Lumas

Remerciements aux Châteaux de la Drôme, à l’atelier de taxidermie Au Saint Hubert-Gilbert Renouf (Carrouges)

Avec le soutien de la région Rhône-Alpes dans le cadre de l’A.P.S.V.

Théâtre de la Renaissance-Oullins – Grand-Lyon • 7, rue Orsel • 69600 Oullins

Réservations : 04 72 39 74 91

www.theatrelarenaissance.com

Du 9 au 12 décembre 2014, à 20 heures

Durée : 1 heure

Couchers de rideau : les 10 et 11 décembre 2014 à l’issue des représentations, Éric Massé reconvoque les participants à l’atelier théâtral amateur de la saison 13/14 pour une reprise joyeuse de la Fabrique féminine. Entrée libre.