Reportage festival Chalon dans la rue 2021 à Chalon-sur-Saône

Fin-de-la-gloire-du-monde-caddies-de-sinope « La Fin de la gloire du monde », par Les Caddies de Sinope © Stéphanie Ruffier

Danser dans les chaînes

Par Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

L’édition 2021 de Chalon dans la rue a été particulièrement éprouvante pour l’équipe organisatrice comme pour les artistes et le public : pass sanitaire, intempéries, barrières… Un festival de coups durs et de contraintes. S’adapter, jusqu’où ? Résilience ou résistance ?

Depuis longtemps déjà, les festivals de rue ont encaissé les barrières et les points de contrôle imposés par Vigipirate, perdant un peu de leur âme. L’été 2016, une révolte avait emporté les grilles à Aurillac, mais globalement, partout, on fait désormais avec. Comme l’a très bien démontré l’avocat Raphaël Kempf dans son essai Ennemis d’Etat consacré aux « lois scélérates », on s’habitue très vite à des législations liberticides prises dans l’urgence, qu’on croyait temporaires, mais que le temps entérine. Comme d’autres grands festivals, Chalon dans la rue a assimilé de longue date ces contraintes. Cette année, il a choisi d’affronter courageusement celles du Covid. Un système de pass jour / nuit avait été envisagé pour limiter les jauges avant que ne tombent les nouvelles réglementations présidentielles du 12 juillet : énorme coup de massue ! Et nouvelle réadaptation du dispositif en urgence.

Sur place, ça donne quoi ? Des tentes blanches où des employés non assermentés visent les QR codes : vaccin ou PCR. Les spectateurs qui n’en ont pas passent par un curetage de nez. Ou renoncent. Chacun porte ainsi son carnet de santé au poignet : bracelet rouge, jaune ou vert, selon le jour (il faut le renouveler avec un nouveau test), ou noir, le plus prisé, le permanent, celui des vaccinés. Rapidement, on ruse. Il y a ceux qui colorient leur bracelet jaune au marqueur noir, ceux qui découpent une bandelette de papier… On a même croisé un spectateur qui arborait au poignet un morceau de sa ceinture noire : « Je reste amoureux de la lézarde, de l’interstice », dit-il. Dans la ville, dès le jeudi, des bracelets noirs circulaient, d’abord sous le manteau, puis à portée de tous, scotchés sur le mobilier urbain. On peut comprendre ces tentatives de contourner le dispositif. Quelle logique sanitaire alors que les enfants, qu’on sait tout aussi contagieux que les adultes, circulent librement et que les équipes pro fraient avec un simple badge ? Et surtout, comment se plier à la loi du bracelet, alors que tout le monde est au coude à coude sur les terrasses et dans les magasins alentour ?

Jouer à tout prix

Alors oui, ça joue et c’est déjà un miracle. Mais les rues ne sont pas bondées, preuve qu’une large frange du public a renoncé. C’est, encore plus qu’à l’accoutumée, un festival de pros, une vitrine où l’on vient voir une programmation resserrée. On peut découvrir dans des parcours sur réservation, à jauge très limitée, un panel de nouvelles créations et de maquettes. Le Off est restreint, de nombreuses compagnies sont restées sur le carreau. Au square Chabas, lieu de rencontres, une scénographie à base de barrières Vauban appuie là où ça fait mal. Pas de fête débordante. Aucun lieu investi par des collectifs foutraques qui savent si bien créer de la convivialité. Les déambulations et les entresorts sont rarissimes.

Les solos, pléthore. Avant les représentations, il faut faire la queue ; après, quitter les lieux fissa ! Certains spectacles qui devaient se fondre dans le flux des rues se débattent isolés dans une courette, avec ou sans chaises, sous l’œil d’un vigile et de son compte-brebis : ne manque plus que le toit, et c’est une salle ! Côté spectateurs, il y a ceux qui savourent, dans l’enclos, et ceux qui regardent de l’autre côté de la barrière parce qu’ils n’ont pas le pass ou pas envie de rentrer dans cette logique organisationnelle excluante.

Gloire-fin-monde-caddies © Ruffier
« La Fin de la gloire du monde », par Les Caddies de Sinope © Stéphanie Ruffier

Une nouvelle forme de ségrégation ? Désormais, on peut dire qu’il y a le IN (enfin, les « partis-pris de création »), le OFF, et le OUT. Ce n’est pas beau à voir cette société compartimentée. Ou plutôt, ça nous met violemment sous les yeux ce qu’on ne voulait pas envisager : les privilégiés, les obéissants… et les autres. Ici ou là, on trouve aussi des spectacles qui jouent hors programmation, en off du off, sans contraintes.

Aux saluts, il y a les artistes qui disent : « Merci, merci d’avoir bravé tout ça. » Sur les réseaux sociaux, des spectateurs mordus qui avouent : « Moi, dans ces conditions, pas le courage, désolé. » Le staff du festival cache sa fatigue et les couleuvres avalées derrière des lunettes noires ou un optimisme fataliste : gloire à leur abnégation et à leur ténacité. Pas d’Aurillac, alors courage.

On croyait que les règles ne pouvaient pas être pires que lors de l’après-confinement : ben si… Le pass sanitaire est le coup de grâce. Au-delà des files d’attente, des jauges restreintes et du public scindé, le pass crée un malaise chez ceux qui l’acceptent. Nous sommes « témoins inquiets de notre propre subjectivation », comme l’écrit Jean-Pierre Martin dans son essai sur la Honte. Gildas Puget, dit Chtou, de la compagnie Quality Street, qui joue ailleurs dans les mêmes conditions de filtrage, s’en fait l’écho sur Facebook, évoquant sa « gêne » : « un public bien docile », « et moi, je suis monté sur scène, j’ai fait mes appels à la liberté, exhorté à la révolte… Le théâtre de rue perd tout son sens, mon spectacle perd tout son sens, mes valeurs sont piétinées. » La presse évoque « un festival de barrières » ou titre « marre » (JSL), tandis que Télérama voit « Une manifestation qui montre ses limites ».

Une profession qui n’en finit pas d’être secouée

Le mercredi a eu lieu l’AG de la Fédération nationale des arts de la rue : l’ex président, Jean-Luc Prévost, l’est toujours car le quorum n’a pas été atteint. On y parle beaucoup contraintes, visibilité, adaptation, lutte. L’annulation du festival d’Aurillac, pour la deuxième année consécutive, sidère la profession. Une catastrophe pour la circulation des créations, un embouteillage assuré de spectacles. N’y avait-il aucun moyen de négocier une forme alternative avec le préfet ? N’est-ce pas la marque d’un mépris pour les arts de la rue après avoir autorisé Avignon et Cannes ? Des artistes organisent une résistance : la déclaration de Saint-Amand.

AG-fede-arts-de-la-rue-JM-Coubart : www.artsdelaruephotos2.com
L’AG de la Fédération nationale © Jean-Michel Coubart / /www.artsdelaruephotos2.com

Le samedi, au pot SACD qui célèbre les lauréats « auteurs d’espaces » et leurs écritures atypiques, c’est encore la scission. Il y a des partisans de la résilience : on encaisse, on laisse passer l’onde, on guérit les blessures, on s’adapte, on joue. Comme Marie-Do Fréval, représentante SACD des arts de la rue, qui assure : « Il faut jouer derrière les barrières, puis les brandir quand on n’en pourra plus ». Pour elle, l’imaginaire, le théâtre, la parole, font tomber tous les murs. Elle appelle de ses vœux une nouvelle forme de compagnonnage de longue durée entre programmateurs et compagnies, pour soutenir « les dépressifs de la profession ».

Bruno Alvergnat, co-directeur de Chalon dans la rue, parle de « sentiments contradictoires ». Pierre Duforeau, son acolyte, se félicite de la « bulle d’air » et de la nature qui a « remis les choses en ordre » (la veille, une tempête a fait tomber nombre de barrières), mais avoue « je ne peux plus me réjouir ». Il aspire à une plus grande tolérance et flexibilité dans la gestion des publics. Frédéric Rémi, directeur du festival d’Aurillac se dit « effondré », sous le coup d’une décision autoritaire, « une belle claque dans la figure ».

Et puis il y a ceux qui disent que « la rue est morte », qu’on ne peut tout accepter, qu’il faut résister. L’année blanche se termine, les plus fragiles sont exsangues. Pendant cet apéritif, on apprend que les orages ont fait des dégâts, et qu’en raison de la pluie la préfecture annule tous les spectacles du jour jusqu’à 18 heures. Encore un coup supplémentaire ! Sans parler du piratage informatique du site, il y a six mois, qui a paralysé le matériel et occasionné la perte de nombreuses archives du festival… Chalon subit les sept plaies d’Égypte.

Alors on y va, dès la reprise des spectacles. Les propositions audacieuses ne manquent pas. On se sent le devoir de soutenir les artistes. Découvrir les grandes images, les petites pépites, écouter les textes qui perforent, s’abreuver aux présences. Il y a quand même de la joie et du sens d’être là. À insister. Ensemble. De partager une rave party impromptue avec 1 Watt. De voir Zoom (Enji Binard-Julien) ou Le Projet Laramie (Cie Jour de Fête) : une toute seule qui tient debout malgré tout / une grande troupe solidaire qui « s’enjaille » avec cent costumes.

Des sujets forts pris à bras le corps. Dans la nuit, devant le mur lépreux d’une cour, on assiste médusés à la performance des Caddies de Sinope : ahurissante et puissante allégorie de la situation. Ils ont troqué l’amphore de Diogène contre un caddie. Jouant avec les barreaux, Alexandre Ducq et Capucine Desoomer, nus, évoquent de façon magistrale nos enfermements et nos conditionnements. Leurs contorsions et acrobaties circassiennes mâtinées de butô, font naître avec lenteur des images de domination, de miradors, de désaliénation, d’animaux bizarres, de chimères. Un moment de transe visuelle et auditive. Fascinant !

Comme eux, beaucoup de compagnies tournent autour de l’apocalypse, de la liberté… Quand la dépression guette, on peut aller voir ceux qui s’en saisissent et en rient, comme Michel, réjouissant schizo du collectif Xanadou, qui rêve d’être un pot de fleurs. 

Stéphanie Ruffier


Chalon dans la rue • 71000 Chalon-sur-Saone

Du 21 au 25 juillet 2021, entrée libre sur présentation du pass sanitaire

La Fin de la gloire du monde, par les Caddies de Sinope

Site de la compagnie

Mise en scène et jeu : Alexandre Ducq et Capucine Desoomer

Composition et interprétation : Romain Dimarcq

Durée : 1 heure


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