Rencontre des Jonglages 2021, Houdremont, centre culturel de La Courneuve

s-assurer-de-ses-propres-murmures1geraldine-aresteanu « S’assurer de ses propres murmures », du collectif Petit Travers © Géraldine Aresteanu

La Rencontre des Jonglages fait vibrer le cœur de La Courneuve

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Elle se déroule jusqu’au 8 octobre à Houdremont, centre culturel de La Courneuve, qui abrite la Maison des Jonglages, mais le « coeur de festival » avait lieu ce week-end. De quoi découvrir la vivacité et l’originalité de la création jonglée !

Habituellement organisé au printemps, le festival n’avait pu présenter qu’une étape en avril, réservée aux professionnels : trois créations avec le collectif Protocole, la cie Nicanor de Elia et les artistes associés, Neta Oren et Eric Longequel de la cie EaEo. Des premières confinées et hors du temps. Le public peut donc à présent profiter de la programmation, reportée à l’occasion du lancement de saison.

Collectif-protocole
Collectif Protocole

Toujours vivants, nous sommes plus que jamais avides de rencontres, surtout quand elles sont furieusement ou joyeusement jonglées, généreuses et pleines d’audace. « Un bouleversement de grande ampleur suscite de nouveaux espoirs mais aussi le besoin de revenir à l’essentiel : des relations sociales simples et fortes, l’envie d’être ensemble, la chaleur, la convivialité et le partage, explique Vincent Berhault, directeur de la Maison des Jonglages. Ces mots résonnent avec d’autant plus de force qu’ils sont le ciment des liens que nous tissons depuis plusieurs années avec les artistes, les associations, les services de la ville, les écoles et tous les publics que nous convions. Une maison que nous concevons comme un petit laboratoire d’où émergent des temps forts à vivre avec les publics et des artistes venant du monde entier ».

Avec une cinquantaine de compagnies accueillies par an, cette structure a son importance en termes de production et de diffusion, puisqu’elle rayonne au-delà de nos frontières. D’ailleurs, plusieurs nationalités étaient présentes ce week-end pour ce panorama de la création dans l’espace public et en salles. Unique dans le monde, cette scène conventionnée dédiée aux jonglages est attachée au pluriel, car il s’agit de promouvoir la variété des arts du jonglage, non cantonnés au cirque auquel on l’associe souvent. En effet, il existe une diversité étonnante des esthétiques et les croisements avec d’autres disciplines sont souvent fructueux. Si l’on pense couramment au théâtre d’objet, aux arts de la marionnette, au burlesque, le champ est bien plus large : « Ici, les jonglages visitent plus que jamais d’autres territoires et échangent avec le sport, le clown, les arts plastiques, les sciences ou encore la chanson française », précise Vincent Berhault, très attaché à la transversalité.

Cet artiste jongleur, qui a fondé et dirigé la Compagnie les Singuliers, connaissait déjà très bien la Maison des Jonglages, où il s’était produit. Il est aussi diplômé de socio-ethnologie, d’où l’axe de son projet « art et sciences ». À ce titre, il aimerait mettre en lien des binômes, comme un anthropologue et un artiste, sur une résidence pour la restitution d’une œuvre collaborative. Il tente aussi de relier milieux amateur et professionnel, le premier ayant une approche ludo-sportive du jonglage, alors que le second développe l’écriture. Avec son équipe, il met en place des projets d’actions culturelles sur le territoire avec les artistes et les acteurs du milieu sportif, en vue des Jeux Olympiques de 2024, qui vont concerner particulièrement la Seine-Saint-Denis.

Son dada : défricher des terres vierges de la discipline et toucher tous les publics. La programmation l’atteste : en alliant danse contemporaine, musique live et basket ball, Kivuko Compagnie et Christina Towle nous convient sur un terrain de jeu intéressant, quand Mélanie et Perrine – Out Play mettent en scène le twirling bâton et les arts plastiques. Le plateau partagé clown jonglage est aussi prolifique, avec l’invention, par la cie Frutillas Con Crema, d’un langage avec des objets du quotidien (sachet de thé, chaussure…), avec l’exploration du violon comme agrès, par Les Complémentaires / Basile Forest, ou encore avec le croisement entre l’échelle et la balle du collectif Nous Deux.

Quelle créativité ! Tandis que La belle journée manipule bouées, compresseur, plastique, A.R.N. Laurent Chanel réalise d’éphémères volumes avec une substance savonneuse, que le mouvement et le souffle métamorphosent à l’envie. Alors que Léo Rousselet invite, comme partenaire de choix, la lumière dont les rythmes et les durées transforment les séquences de jonglage par de savants décalages, Wasistdas et Tabaimo Theater project mêlent film d’animation et jonglerie. Enfin, la cie Longshow se situe à la frontière entre manipulations graphiques et hypnotiques, mime, magie nouvelle et montreurs de curiosités. Et ce n’est qu’une sélection, parmi la vingtaine de spectacles proposés.

Le jonglage, au coeur de la création

Ces artistes aux profils variés font découvrir les écritures d’aujourd’hui. En guise d’ouverture, la Maison des Jonglages a justement proposé aux professionnels de se réunir afin d’échanger sur cette problématique : « Qu’est-ce qu’être dramaturge pour la création jonglée ? » Quid du regard extérieur à l’aide à l’écriture ? Un sujet propice aux débats, suite à l’affaire Yoann Bourgeois qui a récemment défrayé la chronique.

La rencontre, organisée en partenariat avec Artcena, était animée par Cyrille Roussial, doctorant en arts de la scène, rédacteur en chef de Jonglages, un projet de revue dédiée qui prend aussi forme. Le matin avait lieu une table ronde modérée par Gentiane Guillot, présidente de la Maison des Jonglages, membre du groupe de travail « Inclusion » et du comité éditorial : « Devenir jongleuse : appréhender la formation et l’insertion professionnelle des praticiennes sous le prisme du genre ».

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© SACD

Ensuite, des prix SACD ont été remis pour célébrer la création contemporaine jonglée. Cette année, ils encouragent et valorisent le parcours d’une autrice jongleuse, Gaëlle Coppée, de la compagnie Scratch, (aussi repérée cet été par Laura Plas) et d’un auteur jongleur, Idriss Roca, deux artistes prometteurs programmés cette année. Le jury a tenu à saluer « les intentions de cette autrice qui mettent, entre autres, la jonglerie au service d’une dramaturgie et où la haute technicité n’est plus seulement démonstrative, mais sert véritablement le propos de la pièce ». « Jongleur original et atypique », Idriss Roca a été retenu pour « sa recherche mixte entre la présence de l’acteur à travers des registres variés et la jonglerie ».

Les écritures scéniques actuelles témoignent d’une belle vitalité. Les artistes conviés à présenter leurs projets de création devant des programmateurs, lieux de résidence et de diffusion, producteurs, l’illustrent aussi. Sur huit compagnies, plusieurs ont retenu notre attention, à commencer par Bouratina de la Cie H + H, autour d’une relation entre une intelligence artificielle et un humain. Circassienne antipodiste (jongle avec les pieds), Nata Galkina a fabriqué une mannequin articulée pour la manipuler et jouer avec. Tout en revisitant ainsi les jeux icariens, elles s’essayent à des contorsions et positions improbables. Mais Bouratina est pourvue de parole et de caractère… Troublant !

Autre vision poétique, mais cette fois-ci clownesque, que l’on a hâte de découvrir : Père, de Loïc Faure : « Devenir parent est une joyeuse folie pleine de questionnements et de situations parfois absurdes qui sont un matériau précieux pour le circassien que je suis, a expliqué l’artiste. Dans les manipulations quotidiennes de poussette, de couches ou de biberons, j’ai développé une nouvelle gestuelle propre à la parentalité ». Enfin, la Cie WCS nous a aussi beaucoup fait rire avec manipulation, sur la tête, d’un micro-ondes et d’un mixeur ménager, pour nous concocter un en-cas, en express. Adapté pour nous présenter Perfect timing !

Notre coup de cœur

Mais finissons sur notre coup de cœur de cette journée de lancement, un spectacle bel et bien abouti, une pièce pour un jongleur et un batteur : S’assurer de ses propres murmures du collectif Petit Travers, dont on avait déjà beaucoup aimé Nuit (lire la critique ici). Accompagné de Pierre Polet, Julien Clément expérimente un nouveau langage construit sur des trajectoires et des durées de suspension originales, liées au rythme des percussions et de la batterie. Ensemble, ils explorent la dimension intime du langage : le murmure. Dans leur bulle protégée de silence et de mystère, ils se sont accordés l’assurance d’une écoute réciproque. Entre bruissements et éclats, s’instaure alors un dialogue qu’il nous faut décoder. Mais cette parole, qu’ils partagent en grande proximité, au creux de l’oreille, elle nous parvient en plein cœur, grâce à l’immédiateté de l’émotion.

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« S’assurer de ses propres murmures », du collectif Petit Travers © Géraldine Aresteanu

Tout commence par la pulsation, celle des percussions, bientôt relayée par celle de la jongle et de la musique. Pas de paroles en l’air, ni de tergiversations ! Que le rythme s’emballe ou ralentisse, la complicité est parfaite. Entre concert jonglé et danse, l’adresse est juste. Julien Clément évolue avec grâce et souplesse, dans des déplacements très graphiques, sur fond noir, emprunte de jolies voies de traverses. Il prend des risques, tente des figures improbables, notamment en hauteur, et s’en sort toujours à merveille, non sans humour. Chaque lancé de balle ou manipulation de bâton intègre la dimension rythmique. Pierre Polet a le jazz dans la peau. Il est aussi étonnant. Les mélodies, les « structures instruments » et la sonorisation apportent du relief à l’ensemble. Virtuoses, tous deux ont une maîtrise totale de leur art. Ils se portent mutuellement, parfois se supportent, suivant la partition et improvisent, pour le plus grand bonheur du public.

Cette Rencontre des Jonglages fait décidément vibrer le cœur de La Courneuve. Si une programmation est assurée toute la saison à Houdremont, le festival continue jusqu’en octobre, en complicité avec les lieux partenaires (13 lieux, dont L’Atelier du Plateau à Paris, le Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France). Ne pas manquer, le 16 et 17 septembre La Mob à Sisyphe, du cirque d’enfants terribles qui manipulent ampoules, haches, massues, fauteuils. Du sport extrême d’appartement qui explore  « la chute et l’échec grandiose » dans les moindres recoins de l’espace de jeu. Et la 15édition se déroulera en avril 2022. 

Léna Martinelli


S’assurer de ses propres murmures, de Julien Clément

Collectif Petit Travers

Mise en scène : Nicolas Mathis

Avec : Julien Clément (jonglage) et Pierre Pollet (batterie)

Création lumière : Thibault Thelleire

Conception de la scénographie et régie son : Olivier Filipucci

Construction de la scénographie : Olivier Filipucci et Thibault Thelleire

Création costumes : Sigolène Petey

Regards extérieurs : Rémi Luchez, Marie Papon et Alix Veillon

Régie de tournée : Olivier Filipucci, Pierre-Jean Heude et Thibault Thelleire

Direction de production : Anna Delaval

Coordination logistique : Audrey Paquereau

Administration de production : Géraldine Winckler

Durée : 50 minutes

Dès 6 ans

Tournée ici

Houdremont, centre culturel de La Courneuve • le 11 septembre 2021

Dans le cadre du festival Rencontre des Jonglages • 8e édition du 21 août au 8 octobre

Programmation détaillée ici

Tarif : de 3 € à 12 € • Pass coeur de festival : 54 € (tarif réduit : 27 €)

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