« Fin de partie », de Samuel Beckett, Théâtre de la Madeleine à Paris

Fin de partie © Dunnara Meas Fin de partie © Dunnara Meas

« Je vois la lumière qui meurt… »

Par Emmanuel Arnault
Les Trois Coups

Au Théâtre de la Madeleine, Alain Françon a réuni une distribution exceptionnelle pour proposer une version splendide et très léchée du chef-d’œuvre de Samuel Beckett. Si la partie est déjà finie, notre plaisir, lui, ne fait que commencer.

Après son Feydeau au Marigny, l’un des metteurs en scène les plus talentueux de notre pays, ancien directeur de la Colline, revient dans le théâtre privé. Mais pas n’importe quel théâtre ! La Madeleine, en effet, tout comme l’Atelier ou le Théâtre Artistic Athévains, par exemple, fait partie des très rares théâtres privés dont les choix de programmation sortent de la facilité boulevardière actuelle.

Lentement, silencieusement, le rideau métallique s’ouvre et nous laisse découvrir peu à peu un décor impressionnant, composé d’immenses murs grisâtres troués d’une porte et de deux minuscules fenêtres se faisant face. Cet espace glacial, hors de tout temps, donne l’impression vertigineuse et très réussie d’être rempli par le vide. Le travail de Joël Hourbeigt sur la lumière est splendide : une faible lumière blanche, tombant des hauteurs, mais dont les sources précises sont non identifiables, varie presque imperceptiblement durant le spectacle.

Jacques Gabel, qui signe aussi le décor, propose des costumes qui valent plus par leur sobriété et leur parfaite adéquation à la situation que par leur originalité. Au centre, un fauteuil de bois sur un léger piédestal. Ce sera le trône de Hamm, vieillard aveugle, paraplégique et autoritaire. À ses côtés, Clov, son valet et peut-être fils adoptif. Une étrange et malsaine relation d’interdépendance les lie, depuis toujours semble-t-il. Si l’un ne peut plus se mettre debout, l’autre, par contre, ne peut plus s’asseoir. « À chacun sa spécialité ! » ironise Hamm. Sur la gauche, à l’avant-scène, les deux fameuses poubelles dans lesquelles vivent les parents de Hamm, Nell et Nagg. Ils ont perdu leurs jambes dans un accident de tandem dans les Ardennes…

Beckett provoque un rire tragique

On ne peut résumer l’intrigue de cette pièce hors normes. Les répétitions et les silences sont primordiaux, mais ne sont au service d’aucune action. « Quelque chose suit son cours » dit Clov. Regret du passé, impuissance d’agir, l’imaginaire comme remède à la vacuité présente… Beckett provoque un rire tragique et radicalise les détresses qui parlent à tous : dépérissement des corps, incompréhension mutuelle, dépendance et rancœur… « La nature nous a oubliés. — Il n’y a plus de nature. »

Alain Françon nous offre un plateau de quatre interprètes exceptionnels, au parcours grandiose. Serge Merlin (Hamm) et Jean‑Quentin Châtelain (Clov) ont partagé en 2010 le prix de la Critique théâtrale du Meilleur Acteur. Michel Robin (Nagg) a quant à lui illuminé la Comédie-Française pendant quinze ans. Isabelle Sadoyan (Nell), elle aussi, a joué avec les plus grands. Quatre comédiens d’une maturité et d’une puissance impressionnantes.

Serge Merlin nous avait éblouis dans sa lecture d’Extinction, de Thomas Bernhard. Il est ici encore une fois stupéfiant, et compose un Hamm d’anthologie. Ses mains, tout comme sa voix, voltigent et pourtant tremblent très légèrement. On ressent tragiquement l’immense vide qui l’étouffe et l’horreur de son impuissance. « Quelque chose suit son cours… »

Une composition physique et vocale irréprochable

Jean-Quentin Châtelain, inoubliable dans Ode maritime de Pessoa réalise une composition physique et vocale irréprochable. Les cheveux ras, le corps plié en deux, rempli de tics judicieux de mains et d’yeux, sa voix suit aussi son corps, par à-coups, avec d’infinies variations.

Michel Robin, dont le visage est si familier des habitués du Français, campe un vieillard juvénile, comme retombé en enfance avec son regard tombant et sa voix fluette. Un père incarnant l’innocence et la bonté avec une douce légèreté.

Isabelle Sadoyan, si drôle dans les Fausses Confidences mises en scène par Didier Bezace, donne une présence incroyable au peu de place laissé par le personnage de Nell. Son économie totale de mouvement facial permet à son regard de nous transpercer. Son amour et son attention pour son mari, dans une situation aussi désespérée, nous émeuvent profondément.

Le pari est tout à fait gagné pour le metteur en scène, car s’il ne révolutionne pas Beckett (on sait d’ailleurs que c’est impossible tant cet auteur est précis et exigeant dans ses indications scéniques), il réalise une superbe mise en valeur du texte. Texte, interprètes, direction d’acteurs, scénographie… Tout est réuni pour une grande et belle soirée, au sommet. 

Emmanuel Arnault


Fin de partie, de Samuel Beckett

Mise en scène : Alain Françon

Avec : Jean-Quentin Châtelain, Serge Merlin, Michel Robin, Isabelle Sadoyan

Décors et costumes : Jacques Gabel

Lumières : Joël Hourbeigt

Photo : © Dunnara Meas

Théâtre de la Madeleine • 19, rue de Surène • 75008 Paris

Réservations : 01 42 65 07 09

Sire : http://www.theatremadeleine.com/

Du 10 mai au 17 juillet 2011, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 40

36 € | 15 € | 10 €