« Flexible, hop hop ! », d’Emmanuel Darley, centre d’animation place des Fêtes à Paris

« Flexible, hop hop ! » © Karin Crona

Une mécanique impitoyable plaquée sur des vivants

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Un texte désopilant et juste, une troupe modeste mais engagée dans son jeu, des idées sobres de mise en scène en accord avec la pièce : et hop, hop, voici un bon moment de théâtre ! La Cie Érinnyes met en scène « Flexible, hop hop ! » d’Emmanuel Darley et fait mouche.

Flexible, hop, hop : ce pourrait être le programme d’une salle de remise en forme. Et… c’est presque ça. Sauf que le malade est une entreprise, la pathologie des ouvriers trop chers, la cure un dégraissage du personnel et une mise au pas (ou au trot) de nouveaux exploités (d’ici puis d’ailleurs). Il s’agit en fait pour le duo de choc des patronnes d’Interklang, l’entreprise en question, de payer moins pour faire travailler plus et s’en mettre plein les fouilles… Ça vous dit quelque chose ? Mais non, Flexible, hop hop n’est qu’une comédie burlesque…

« Qu’une comédie ? » Je m’égare… Il est si difficile de faire rire, et encore davantage de faire rire de ce qui pourrait faire pleurer. Pour donner des coups de pied dans la fourmilière en faisant fonctionner les zygomatiques, les Italiens ont Dario Fo, mais on pourrait dire qu’Emmanuel Darley, ce n’est pas mal non plus. Le tour de force d’Emmanuel Darley, c’est en fait de révéler la novlangue du discours managérial, comme la langue de bois de nos politiques et patrons (à immunité et parachutes dorés). Et sur ce point, on a droit à un festival.

Il y a d’abord le néologisme. Pensons, par exemple, au nom de l’entreprise : « Interklang », ou nom de son produit « le klang ». Mais qu’est-ce qu’est, ce truc ? Euh… Disons qu’on produit un klang en disant « klang ». On ne sait pas comment est un klang, ni à quoi ça sert d’ailleurs. C’est donc absurde, et donc parlant ! Il y a aussi le jeu sur le sens propre et le sens figuré : les employés doivent prendre « l’ascenseur » (sous-entendu social) grâce à leur abnégation, mais celui-ci est en panne. Quant à l’employée du Pôle emploi, elle déclare son incompétence pour faire un bilan de… compétences…

Le travail, c’est peut-être la santé, mais râler,
c’est la conserver !

Or, la pièce montre que cette novlangue s’impose à tous. Bien sûr, on la retrouve chez les patronnes, mais aussi chez l’imbécile survoltée qui s’occupe du Pôle emploi, via des stages pourris ou des propositions inadéquates. On l’entend chez le vieil ouvrier qui croit ce qu’on lui raconte et accepte. Surtout, Emmanuel Darley crée un personnage mi-burlesque mi-tragique, un clown magnifique qui porte dans son corps les stigmates du travail. Ce clown ne sait plus en effet que prononcer un mot : « klang ». Il livre alors une lutte contre ce formatage et pour la liberté de râler, de prononcer un politiquement incorrect « Y a pas d’avenir ».

On n’est évidemment pas dans du théâtre documentaire, mais dans le monde décalé de la satire. On pourrait ainsi songer aux Temps modernes. Certains acteurs ont d’ailleurs bénéficié d’une formation de clown. C’est pourquoi la mise en scène est stylisée. Des couleurs vives pour opposer des personnages ou les associer, une scénographie simple qui ne se préoccupe que d’aménager des circulations et d’enchaîner les tableaux. Bleus de (du) travail pour les uns, tailleurs rouges et talons pour d’autres… C’est assez agréable à voir, et c’est efficace. Mais là où c’est, de surcroît, intéressant, c’est sur les choix sonores. Car le travail, c’est d’abord des sons, et même des bruits, agressifs. Le spectacle s’ouvre pertinemment sur cette cacophonie de machines. Parfois, ces bruits s’entrechoquent, parfois ils entrent en contradiction avec une ambiance sonore à venir, et il en résulte des effets de sens (sans unilatéralité de l’interprétation).

On peut dire que la mise en scène fait donc de la pauvreté un atout. De la même manière, la distribution s’appuie sur des particularités ou des faiblesses. C’est, par exemple, intéressant de donner le rôle de dominante à une actrice à l’accent slave quand on sait comment on exploite en Europe de l’Est une main d’œuvre moins onéreuse. C’est intéressant encore d’attribuer le rôle du jeune employé à un acteur à la voix faible, au jeu extrêmement naturel (qui confine presque au non-jeu). Reste que cette distribution s’appuie aussi sur des forces : Alain Girodet propose un jeu tout en nuances et en expérience, Catherine Richon est un clown bouleversant. Seule face à nous, prête à tout pour travailler, puis incapable de rien dire pour avoir trop travaillé, elle incarne tous ceux que notre brave New world a brisés. À en rire aux larmes. 

Laura Plas


Flexible, hop hop !, d’Emmanuel Darley

Éditions Actes Sud-Papiers, 2005

Cie Érinnyes • 11, allée Alquier-Debrousse • 75020 Paris

06 64 97 06 52

Site du spectacle : www.flexible-leblog.com

Courriel de la compagnie : erinnyestheatre@hotmail.com

Mise en scène : Adeline Arias

Avec : Adeline Arias, Alain Girodet, Thomas Griffault, Julia Henning, Ivelina Ivanova, Catherine Richon

Lumière et son : Sonia Sellak, Marie Hersant

Maquillage : Violaine Philippe

Photo : © Karin Crona

Centre d’animation place des Fêtes • 2‑4 , rue des Lilas • 75020 Paris

Réservations : flexible.resa@gmail.com

Le mercredi 28 et le vendredi 30 septembre 2011 à 20 heures

13 € | 11 €

Tournée :

  • Jeudi 15 mars, vendredi 16 mars, samedi 17 mars 2011 à 20 h 30 à Confluences (Paris)