Focus Michel Bruzat, Les Déchargeurs à Paris

Comme-disait-mon-père-et-ma-mère-ne-disait-rien-Jean-Lambert-wild-Michel-Bruzat « Comme disait mon père et ma mère ne disait rien », de Jean Lambert-wild © Franck Roncière

« Condamnés à la fraternité »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Humaniste avide de parole poétique, Michel Bruzat présente trois spectacles aux Déchargeurs, dont deux bouleversants de Jehan-Rictus et Jean Lambert-wild, des auteurs au verbe haut. Des cris d’alarme saisissants.

Fondateur du Théâtre de la Passerelle en 1987 à Limoges, qu’il dirige toujours, Michel Bruzat aime la poésie. Ardent défenseur de textes, il met en scène Comme disait mon père et Ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild, ainsi que les Soliloques du pauvre de Jehan-Rictus, deux monologues qui donnent la parole à ceux qui se l’ont vus confisquée. Deux spectacles magnifiques qui nous offrent une part de lui, de son humanité débordante et de son penchant assumé pour l’anarchie, de ses tourments et de sa profonde intimité avec les auteurs et interprètes.

MICHEL BRUZAT
Michel Bruzat © DR

L’accent du faubourg

Au début de Comme disait mon père suivi de Ma mère ne disait rien, il y a la parole de la figure d’autorité. Celle qu’on écoute, qu’on croit, qu’on n’ose interrompre. Une parole emplie d’affirmation, un torrent de mots : « les mains sont les bouches muettes du corps », « laboure ton crâne, esprit en jachère ! », « vouloir être, c’est oublier d’exister », « la normalité est la pathologie du quotidien ».

Vaine litanie. Mais comment grandir sans sombrer dans la folie ? Grâce à la parole du fils, face à celle qui ne dit rien. Au final, il y a ce père qui a tout dit et cette mère qui s’est tue. Jean-Lambert wild vise l’universalité de l’intime et sa pièce touche en plein cœur.

Tout aussi âpre, la langue des Soliloques du pauvre est également puissante. Jehan-Rictus (1867-1933) ne trahit rien de sa vie d’errance. La rue, la faim, le froid : la poésie populaire se nourrit de ce terreau-là. En 1885, il scandait pour la première fois ses poèmes dédiés aux laissés-pour-compte. Pour traduire au mieux leurs misères, Jehan-Rictus a inventé une forme nouvelle, faisant entendre l’accent du faubourg en vers.

Ses poèmes ont d’abord été dits sur scène, dans les cabarets de Montmartre. Malgré une grande précarité, il fréquente les milieux littéraires et rencontre un certain succès. Son œuvre foisonnante mériterait toutefois une plus grande notoriété. Son premier recueil, édité par le Mercure de France en 1897, est aujourd’hui disponible aux Éditions du Petit Pavé.

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« Les Soliloques du pauvre », de Jehan-Rictus

Face à nous, sur la petite scène du Théâtre des Déchargeurs, le clochard, muni de son verbe gouailleur, s’insurge face à une société sans pitié pour les pauvres gens, clame, proteste. Bref, il a le cœur gros. Son cri de douleur et de révolte face à la pensée majoritaire nous atteint directement.

Sa foi en la vie aussi. Il se voit amoureux (« soul’ver eun’ de ses bergères », « Y s’ lèv’ comme un troupeau d’ désirs ! »). Car si ce « ventre creux » a la dalle, il apparaît aussi comme un « crève-cœur ». Il s’imagine « grand ». Avec sa fascination pour la Madone et « ses tétons en fleurs », sa compassion pour « le fils de Dieu qui dégringole des cieux », l’amour prend un grand A. Relevons que Jehan-Rictus est l’anagramme imparfaite de Jésus-Christ. Lui, le sans-abri est réellement habité.

Deux immenses interprètes

Dans un souffle, les comédiens expriment leur colère. Dans la crispation de leurs personnages, ils trouvent la détente nécessaire pour les faire accéder à une certaine dignité. Ils font surgir le désarroi de ceux qui n’ont que leurs rêves comme échappatoire. Pourtant, jamais ni l’un ni l’autre ne cèdent à la facilité du misérabilisme ou du pathos. Ils révèlent plutôt ce qui est caché au plus profond de leurs personnages, parvenant même à restituer leur incroyable force de vie, à les rendre lumineux dans leur quête d’absolu.

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« Comme disait mon père » et « Ma mère ne disait rien », de Jean Lambert-wild © Franck Roncière

Dans la première pièce, c’est Nathalie Royer qui campe le jeune homme. Entre le déluge de mots et les gestes silencieux qui se font discours, les voix de l’enfance résonnent. Le garçon se réfugie dans des recoins mais il s’élève. Avec pour seul accessoire une craie blanche, la comédienne fait face aux mots brandis comme des armes. L’écriture comme thérapie.

De sa voix rauque, Pierre-Yves Le Louarn s’approprie également la langue tranchante de Jehan-Rictus avec aisance. Il est généreux, sincère. « Il met debout ces mots, en y allant de son corps, en faisant rentrer la poésie de Rictus dans la peau, pour qu’elle nous morde, nous pique, nous réveille », comme le souligne Michel Bruzat.

L’art de la suggestion

Absence de décor conventionnel, direction d’acteur fine et précise, celui-ci accomplit deux mises en scène magistrales, traduisant au mieux « une nécessité symbolique comme le geste d’Antigone ». Grâce à un courage inouï, ces deux personnages ne réalisent-ils pas un acte de résistance incroyable : survivre ?

La scénographie traduit remarquablement l’enfermement et le principe de frugalité : des cubes recouverts d’ardoise symbolisent aussi bien la maison familiale que l’école ; d’une simple estrade surgit le misérable, comme d’un pont, et il s’y réfugie, comme dans un cercueil.

Alors même que la parole envahit tout l’espace, tout réside dans l’art de suggérer. Prônant le dépouillement, Michel Bruzat permet seulement au second texte d’être accompagné musicalement. Il a fait appel à Sébastien Debard, qui apporte un contrepoint approprié, avec le piano du pauvre, justement. Un accordéon trouve aussi toute sa place aux côtés d’Ariane Dubillard, quand elle interprète l’œuvre de son père, dans le troisième spectacle à l’affiche aux Déchargeurs.

Quelle magnifique idée que cette carte blanche à Michel Bruzat qui sait, comme nul autre, imposer le pouvoir des mots face aux silences. De ces pièces pleines de fulgurances, de rage et de douleur, qui disent l’effacement, la censure ou le secret, l’effroi et la solitude, il en a fait des spectacles qui prennent aux tripes. Ils nous laissent sans voix, mais pas désœuvrés, car ils en appellent à la fraternité à laquelle « nous sommes condamnés », relève le metteur en scène. 

Léna Martinelli 


Comme disait mon père et Ma mère ne disait rien, de Jean Lambert-wild

Mise en scène : Michel Bruzat

Avec : Natalie Royer

Décor : Vincent Grelier


Construction des décors : Alain Pinochet

Costumes : Dolores Alvez Bruzat

Lumières : Franck Roncière

Durée : 1 h 10

Du mardi au samedi à 19 h 30

Réservation en ligne

Teaser

Les Soliloques du pauvre, de Jehan-Rictus

Mise en scène : Michel Bruzat

Avec : Pierre-Yves Le Louarn 

Musique : Sébastien Debard

Lumières : Franck Roncière

Durée : 1 h 10

Du mardi au samedi à 21 h 30

Réservation en ligne

Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris

Du 8 janvier au 9 février 2019

De 14 € à 28 € par spectacle

Réservations : 01 42 36 00 50


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ « Ridiculum vitae », d’après Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé, Théâtre des Carmes à Avignon, par Cédric Enjalbert

☛ Michel Bruzat, metteur en scène de « Lettre au père », de Kafka, Théâtre du Balcon à Avignon, par Vincent Cambier