« Folia », de Mourad Merzouki, 13ème Art à Paris

Folia-Mourad-Merzouki

Hip hop là !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Plus que jamais ouvert sur le monde et sur la pluralité des langages chorégraphiques, Mourad Merzouki présente « Folia ». Entre hip-hop et baroque, un spectacle métissé d’une créativité foisonnante.

Issu de la mouvance hip-hop, la Compagnie Käfig fondée par Mourad Merzouki (qui dirige aussi le Centre chorégraphique national de Créteil), est en perpétuelle recherche de croisements avec d’autres esthétiques. En faveur des mélanges culturels, le chorégraphe aime casser les codes mais toujours pour mieux dialoguer.

À travers ses créations, il n’a donc jamais eu de cesse d’aller à la rencontre de ce qui lui était étranger, que ce soit les arts numériques, la danse contemporaine ou la musique classique. Initiée depuis Récital (1998) ou Boxe Boxe (2010) avec le quatuor à cordes Debussy, l’association avec cette dernière lui a déjà réussi. Alors pourquoi pas mélanger le hip hop et les tarentelles, ces danses et musiques traditionnelles du sud de l’Italie ?

De sa rencontre avec Franck-Emmanuel Comte, chef de file du Concert de l’Hostel Dieu, un ensemble lyonnais spécialisé dans le répertoire du XVIIIsiècle, est donc né Folia, créé aux dernières Nuits de Fourvière. Aux côtés de sept musiciens, dix-sept danseurs et une soprano (Heather Newhouse) évoluent sur le vaste plateau du 13ème Art.

Tandis que Pixel réenchantait le monde, grâce à une expérimentation poétique entre la danse et la vidéo interactive (lire la critique de cette création de 2014, qui continue de tourner après 368 représentations dans 26 pays), Folia aborde « la folie de l’Homme face au monde qui l’entoure ». Avec la même curiosité, Mourad Merzouki confronte cette fois-ci les univers baroque et actuel.

Spectacle « de ouf ! »

Le spectacle s’ouvre sur le cosmos et un jeu de ballon-astres pour le moins onirique. Comme la Terre finit par éclater, la troupe s’accroche à une galette, clin d’œil à Galilée. Malgré la connaissance, l’homme d’aujourd’hui n’est-il pas en train de tout détruire ? Mais la fresque, aux couleurs tantôt chaudes tantôt froides, ne propose pas pour autant un plaidoyer écologique. Entre fantasmagories et luttes de pouvoir, les tableaux se suivent sans temps morts. Un « show » efficace et tout en rondeur, même si les univers s’entrechoquent.

Le défi : faire dialoguer ces deux mondes. Mourad Merzouki y parvient avec audace, révélant l’incroyable diversité et la modernité existant dans le répertoire savant, comme la musique de Vivaldi. Quant aux tarentelles, elles sont échantillonnées et réutilisées en boucle, fusionnée à de la musique électronique.

Folia-Mourad-MerzoukiDécliné sous diverses facettes, le hip hop est tiré du carcan où il a été enfermé pendant trop longtemps. Malgré une certaine exigence, Mourad Merzouki le laisse toujours accessible. Bien sûr, il s’appuie sur l’énergie caractéristique de ce style, son aspect acrobatique et la virtuosité de ses danseurs. Il en préserve le vocabulaire. Toutefois, il bouscule les repères, réinvente les jeux de contacts entre ses interprètes. On découvre le parallèle entre ses rythmes et ceux, endiablés, de la tarentelle, associés depuis des siècles à ce rituel de guérison contre les morsures d’araignées, avec ses mouvements proches de la transe. Dans les deux cas, les corps se meuvent jusqu’à l’épuisement. À la folie.

On ne peut s’empêcher de penser à Dominique Hervieu et José Montalvo, les premiers à avoir proposé d’extravagantes promenades chorégraphiques et musicales à travers l’œuvre de compositeurs baroques (la Bossa Fataka, Orphée, On danSe) en les métissant avec d’autres styles, non sans impertinence d’ailleurs. Ils ont ouvert la voie, avec fantaisie et invention stylistique. 

Reste que l’émotion palpable de Folia se propage volontiers au public. L’accueil est triomphal, à la mesure de la générosité de ces danseurs. C’est sûr, après cette longue série parisienne, la troupe n’a pas fini de rayonner. 

Léna Martinelli


Folia, de Mourad Merzouki

Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne / Compagnie Käfig

Avec : Nedeleg Bardouil, Salena Baudoux, Kader Belmoktar, David Bernardo, Marion Blanchot, Sarah Bouyahyaoui, Mélissa Cirillo, Sabri Colin, Joseph Gebrael, Sofiane Felouki, Pauline Journe, Mélanie Lomoff, Nassim Maadi, Anthony Mezence, Manon Payet, Kevin Pilette et Yui Sugano (danse), David Bruley, Franck-Emmanuel Comte, Reynier Guerrero, Nicolas Janot, Nicolas Muzy, Heather Newhouse (soprano), Florian Verhaegen et Aude Walker-Viry (musique)

Assistant à la chorégraphie et direction artistique : Marjorie Hannoteaux

Conception musicale : Franck-Emmanuel Comte, Le Concert de l’Hostel Dieu et Grégoire Durrande

Scénographie : Benjamin Lebreton assisté de Quentin Lugnier et Caroline Oriot (peinture), Mathieu Laville, Elvis Dagier et Rémi Mangevaud (serrurerie), Guillaume Ponroy (menuiserie)

Lumières : Yoann Tivoli


Costumes des musiciens : Pascale Robin assistée de Pauline Yaoua Zurini

Costumes des danseurs : Nadine Chabannier


Tout public (conseillé à partir de 8 ans)

13ème Art • Centre commercial Italie 2 • Place d’Italie • 75013 Paris

Du 13 novembre au 31 décembre 2019

De 29 € à 65 €

Réservations : 01 53 31 13 13 ou en ligne


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Entretien avec Mourad Merzouki, propos recueillis par Valentin Lagares

☛ Yo Gee Ti, de Mourad Merzouki, par Fatima Miloudi

☛ Boxe boxe, de Mourad Merzouki, par Émilie Boughanem