« Grand Guignol. Une série théâtrale d’épouvante, cocasse et coquine », Théâtre 13 / Jardin à Paris

Grand Guignol © Sarah Preston

À hurler de plaisir

Par Vincent Morch
Les Trois Coups

Frédéric Jessua est un dangereux multirécidiviste. Après avoir semé l’horreur en 2009 au Théâtre 13, à l’occasion d’un festival sur le genre grand-guignolesque, puis avoir exporté ses menées criminelles à Montreuil (2010), il revient en cette année 2013 sur la scène de ses premiers crimes. Gageons que la corruption des bonnes mœurs et la disparition du sens le plus élémentaire de l’ordre feront sans doute, hélas, que les trois courtes pièces qu’il y présente, mettant en lumière ce qu’il y a de plus bizarre et de plus tordu dans l’être humain, rencontreront un franc succès.

Pour que tu comprennes, lecteur, l’étendue de sa perversion, il est nécessaire que tu saches que, en plus d’avoir un attrait immodéré pour la transgression des lois humaines, notre metteur en scène a de surcroît violé les lois ultimes de la Nature. En effet, on m’a confié – de source très sûre – l’avoir vu, par une nuit de pleine lune, hanter le cimetière des genres théâtraux et, au terme d’une abominable opération de nécromancie, réanimer ce genre grand-guignolesque défunt depuis 1963. Celui-ci était né en 1897 avec l’inauguration du Théâtre du Grand-Guignol, sis au 7, cité Chaptal, dans le IXe arrondissement de Paris, où la bonne société eut tôt fait de prendre la mauvaise habitude de se délecter de courtes pièces comiques, érotiques et/ou outrancièrement macabres. La censure, qui veillait, ne put malheureusement rien contre cet engouement.

La réanimation d’un cadavre décédé dans sa soixante-septième année après un séjour de quarante-six ans parmi les morts te laissait présager un spectacle décharné, délavé, ennuyeux comme une rangée de squelettes anatomiques – en somme plus pathétique qu’horrifique ? Détrompe-toi ! Car les trois pièces proposées (l’Amant de la morte, de Maurice Renard, le Baiser de sang, de Jean Aragny et Francis Neilson, les Détraquées, d’Olaf et Palau, représentées respectivement pour la première fois en 1929, 1921 et 1925) affichent une fraîcheur, une jeunesse, une énergie insolentes, surnaturelles, je n’hésite pas à l’écrire ! Certes, on discerne bien aux costumes, aux accessoires, aux décors, choisis avec une rigueur maniaque, qu’elles nous viennent tout droit de ces années qualifiées – à bon droit – de folles. Mais, à son corps défendant, on concède que cela leur procure un petit air suranné sympathique, attachant. Ces ressuscitées sont séduisantes en diable !

Quand, de surcroît, tous les acteurs sont possédés par leur rôle, le plaisir du beau jeu se mêle à l’horreur. Comment, en effet, ne pas frémir devant le désespoir amoureux de Robert Samoy (Jonathan Hume) qui, dans un accès de passion coupable, hypnotise involontairement Simone Darvières (Élise Chièze), l’épouse légitime de son meilleur ami (l’Amant de la morte) ? Comment ne pas être subjugué par la prestation pleine de fougue, absolument exceptionnelle, de Joseph Fourez dans le rôle de Joubert, autre désespéré suppliant – apparemment sans raison – un éminent chirurgien de l’amputer de son index (le Baiser de sang) ? Et comment ne pas être troublé jusqu’à l’os par la perversion infernale de Madame de Challens (Isabelle Siou) et de son amie Solange (Stéphanie Papanian), régnant sans partage sur une institution de jeunes filles corrompues (les Détraquées) ?

Tu croyais avoir à faire un genre mineur ? Te voilà devant de vraies bonnes pièces, bien écrites, bien rythmées, menées de main de maître. Le quotidien le plus banal se fissure, se lézarde peu à peu, jusqu’à la l’irruption d’un surnaturel et d’une folie qui ne s’embarrassent pas de litotes ou de métaphores. Réalistes d’une manière paradoxale, leur outrance est le signe de la violence intrinsèque du réel, capable, à tout moment, de briser les conceptions du monde les mieux établies. Zombies, fantômes ou psychoses en tout genre, qui sautent aux yeux du spectateur comme des diables hors de leur boîte, lui rappellent également, par l’effet qu’ils produisent, sa propre ambivalence. Car l’horreur le fait rire ! La folie le divertit ! Le malheur le réjouit ! Il tire un plaisir manifeste du morbide et du sanguinolent qui lui explose au visage. Au point qu’on en regretterait presque qu’il n’y ait pas eu plus, encore, de perversité, d’érotisme et d’horreur.

Mais, mon Dieu, que suis-je en train d’écrire ? Je crois, moi aussi, que je suis possédé. 

Vincent Morch


Grand Guignol. Une série théâtrale d’épouvante, cocasse et coquine

l’Amant de la morte, de Maurice Renard (1925)

Mise en scène : Frédéric Jessua

le Baiser de sang, de Jean Aragny et Francis Neilson (1929)

Mise en scène : Isabelle Siou

les Détraquées, d’Olaf et Palau (1921)

Mise en scène : Frédéric Jessua

Avec : Justine Bachelet ou Claire Guionie, Élise Chièze, Clémentine Marmey, Dominique Massat ou Isabelle Siou, Stéphanie Papanian, Julien Buchy ou Joseph Fourez, Jonathan Frajenberg ou Jonathan Hume, Frédéric Jessua et Aurélien Osinski

Scénographie : Frédéric Jessua

Décor : Isabelle Siou (le Baiser de sang) et Frédéric Jessua (l’Amant de la morte et les Détraquées)

Costumes : Victoria Vignaux

Lumière : Florent Barnaud

Maquillages et effets spéciaux : Élodie Martin et Laura Ozier

Accessoiriste : Thomas Turner (le Baiser de sang)

Musique originale, son et ambiance sonore : Xavier Ruiz (le Baiser de sang)

Régie plateau : Arthur Michel

Assistanat : Élise Chièze

Photo : © Sarah Preston

Administration : Lola Luca et Alice Broyelle

Direction de production : Frédéric Jessua

Production : Grand Guignol C.B.A.M.

Coproduction à la création : Théâtre du Beauvaisis (le Baiser de sang et les Détraquées), le C.N.S.A.D. (l’Amant de la morte)

Soutiens : ville de Montreuil, la Loge Théâtre, ville de Paris

Coréalisation : Théâtre 13

Théâtre 13 / Jardin • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

http://www.theatre13.com/saison/spectacle/grand-guignol

Du 19 mars au 28 avril 2013, mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, mercredi et vendredi à 20 h 30, dimanche en matinée à 15 h 30

Durée : 2 heures sans entracte

24 € | 16 € | 11 € | 6 €