« Gris », de Perrine Gérard, Théâtre National Populaire à Villeurbanne

« Gris » de Perrine Gérard © Maxime Mansion

Histoires d’hier et d’aujourd’hui

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’est la cinquième et dernière étape d’un projet fortement ancré dans Villeurbanne, l’aboutissement d’un travail collectif généreux porté par une toute jeune compagnie dont nous avons déjà beaucoup parlé, à propos du festival En Acte(s). Et une réussite incontestable.

Ce n’était pourtant pas joué d’avance. Dans le registre de la création, les grands sentiments font rarement bon ménage avec l’exigence artistique. Or, recueillir les souvenirs des derniers habitants ayant vécu sous l’Occupation à Villeurbanne, en arpenter les ruelles secrètes pour enfin conduire une réflexion sur l’engagement aujourd’hui, en plein milieu des présidentielles, il faut bien le dire, c’était casse-gueule.

Mais les jeunes gens, réunis par Maxime Mansion dans cette compagnie qui s’est donnée pour tâche principale la création et la diffusion de textes contemporains pour le théâtre, sont bourrés de talent. Et de culot aussi.

Parmi eux, Perrine Gérard qui s’est collée à l’écriture à partir de ces bribes, de ces photos, de ce matériau fragile. Elle en a reconstruit un puzzle sous forme de courts instantanés du quotidien, sans souci chronologique, sans rapport entre eux. Ici, un couple d’amoureux entre lesquels s’insinue un secret mortifère, là une famille que les choix politiques, tenus cachés, va mener au bord de l’implosion. Et puis trois autres scènes, comme des intrus, vont s’inviter dans cette histoire ancienne et montrer que les problématiques de l’engagement n’ont changé que de forme, entre hier et aujourd’hui. L’écriture de Perrine Gérard est vive, précise, percutante, claire.

Une compagnie épatante

Encore fallait-il transformer l’essai et porter au plateau cette pièce kaléïdoscopique. Cela nécessite un metteur en scène : Maxime Mansion, avec son énergie communicative, son intelligence de la scène et son habileté à diriger les acteurs, prouve – s’il en était encore besoin – ses grandes qualités dans ce domaine. Le choix des interprètes s’avère aussi crucial. Et là, quels acteurs ! Tous sont excellents avec, notamment, Thomas Rortais, parfait dans le rôle de l’adolescent révolté et Jessica Jargot, aussi sensible qu’une corde de violon.

Et puis il faut une scénographie (quoique leur festival ait essayé de nous montrer qu’on pouvait s’en passer, dès lors qu’on a un texte et des comédiens). Celle de Amandine Livet est subtile, sophistiquée et diablement efficace. Elle consiste à installer les spectateurs sur des poufs au milieu de la pièce. Autour d’eux, trois petites scènes derrière des écrans écrus où vont se dérouler les petites scènes du quotidien qui en disent long sur l’atmosphère : les regards furtifs, les séparations plus brutales qu’on ne le voudrait, les tensions prêtes à faire surface. Certes, pour le spectateur, il n’est guère confortable de jouer les girouettes pour assister à ces mini-représentations. Mais c’est vivant. Puis, tout-à-coup, le fracas des avions qui arrivent et voici notre espace envahi par les personnages venus se réfugier parmi nous. Nous sommes dans une cave, tous logés à la même enseigne. Sans doute, scénographe et metteur en scène ont-ils travaillé de concert sur cette idée qui fonctionne magnifiquement. Et dans la cave, les petites histoires continuent, plus feutrées.

Pour finir, on peut regretter que quelques scènes (mariage à la sortie de la guerre, luttes syndicales dans les années 70, discussions brûlantes actuelles) ne soient pas toujours suffisamment arrimées à l’ensemble. Elles sont ce qu’elles sont : des pièces rapportées. Mais c’était une générale et le spectacle n’en était qu’à son deuxième filage. Laissons-lui un peu de temps pour trouver ses marques. On peut faire confiance à cette industrieuse bande pour y parvenir sans tarder. 

Trina Mounier


Gris, de Perrine Gérard

Pièce immersive pour 30 spectateurs

Le texte sera édité avec les cinq contes contemporains faisant partie intégrante du projet, sous réserve d’un financement éventuel. Les intéressés peuvent pré-commander le livre au prix de 20 € sur en.actes.ecritures@gmail.com

Les abonnés à En Acte(s) les recevront en format électronique

Mise en scène : Maxime Mansion

Avec : Maïanne Barthès, Olivier Borle, Jessica Jargot, Maxime Mansion, Jérôme Quintard et Thomas Rortais

Scénographie : Amandine Livet

Création sonore : Quentin Dumay

Création lumière : Lucas Delachaux

Création costumes : Paul Andriamanana Rasoamiaramanana

Construction du décor : Maxime Dautais et Christian Fillipucci

Photo : © Maxime Mansion

Un projet mis en œuvre par l’Interquartiers Mémoire et Patrimoine, le Rize, l’Association nationale des anciens combattants et amis de la résistance (A.N.A.C.R.), le Théâtre National Populaire, la compagnie En Acte(s), La Corde Rêve et le Lycée Frédéric-Faÿs

Avec le soutien de la DRAC, de la région Auvergne-Rhône-Alpes et de la Spedidam

Théâtre National Populaire • Salle Laurent Terzieff • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Réservations : 04 78 03 30 40

www.tnp-villeurbanne.com

Du 10 au 13 mai 2017 à 20 h 30

Durée : 1 h 30