« Hamlet 60 », d’après William Shakespeare, espace culturel Saint‑Marc à Lyon

Hamlet 60 © Bob Mauranne Hamlet 60 © Bob Mauranne

Une lancinante question

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

De la rencontre entre Philippe Mangenot, metteur en scène et André Markowicz, traducteur de « Hamlet », surgit un spectacle allègre et débridé qui s’attache à renouveler les codes de lecture de la plus célèbre pièce de William Shakespeare. Son titre : « Hamlet 60 ».

D’entrée de jeu, l’épée au poing puis un sablier à la main, Horatio, ami de Hamlet, abat le quatrième mur de la représentation. Mise en condition énergique et humoristique des spectateurs. L’épée annonce le carnage final de Hamlet. Le sablier donne soixante minutes aux six comédiens pour interpréter leur vision éclatée de la vie de Hamlet, de sa naissance à sa mort. Dès lors commence une folle course contre la montre pour donner à voir le destin tragique et sanglant du jeune prince du royaume pourri du Danemark. Course d’autant plus folle qu’une fois le prologue passé, le spectacle débute par la scène quasi ultime de la pièce. Sous la forme d’une farce pathétique assumant un jeu volontairement grotesque, Hamlet blesse mortellement Laërte, celui-ci fait de même avec Hamlet, la reine Gertrude s’empoisonne avec la coupe destinée à son fils Hamlet, Hamlet tue Claudius, le roi, amant de sa mère. Ici, donc, le début c’est la fin. La mort est un commencement. Spectaculaire entame qui choisit de raconter Hamlet à rebours.

S’ensuivent une série de séquences, célébrissimes ou redécouvertes, qui construisent un kaléidoscope frénétique de la tragédie shakespearienne. Les corps, les voix sont les instruments majeurs de cette lecture chahutée. Les comédiens s’échangent les rôles, les personnages se dédoublent. La pièce est secouée à la manière d’un shaker pour créer un cocktail explosif, révélateur de sens inattendus. Une règle d’or s’impose : pas d’identification aux personnages. Deux Ophélie flirtent avec la folie et le suicide. Polonius, conseiller pervers du roi, joue aussi le roi Claudius. Deux Hamlet inscrivent en simultané les contradictions du rôle. Les sexes sont aussi interchangeables. Rosencrantz et Guildenstern sont incarnés par des femmes. La reine Gertrude devient Hamlet.

Merci, Horatio

Mais ce n’est pas tout. De fulgurantes suspensions de l’action dramatique ajoutent à l’excitation de la représentation. Horatio convoque par la voix des acteurs différentes traductions du texte de Shakespeare. Malin procédé pour mettre en valeur la très belle traduction d’André Markowicz. Horatio révèle une interprétation toute récente de la mort d’Ophélie. Subtil renvoi à la magnifique biographie de Shakespeare de Peter Ackroyd. Horatio, encore lui, à la fois conteur et manipulateur, brocarde les versions romantiques et psychanalytiques qui asphyxient parfois les lectures scéniques de Hamlet. Merci, Horatio. C’est passionnant, et le jeu de Philippe Mangenot y est pour beaucoup, superbe d’engagement physique et d’ironie joyeuse.

À ce stade du compte rendu du spectacle, je dois au lecteur un double mea culpa. Quid de l’histoire de Hamlet pour qui ne la connaîtrait pas et quid des images scéniques proposées par la mise en scène ? Pour le récit de la pièce, je feindrai comme Hamlet une désinvolte ignorance en demandant à chacun de se reporter aux innombrables résumés imprimés ou saisis sur ordinateur. Pour l’aspect visuel du spectacle, je ferai amende honorable en indiquant qu’il s’agit d’une mise en espace sobre qui s’appuie sur la mobilité d’une scénographie efficace : un grand miroir sans tain pour jouer les apparitions du père assassiné de Hamlet ; un coffre en bois utilisé comme cercueil, malle à costumes ou tombe ; un fauteuil à roulettes dont les déplacements décrivent les errements du pouvoir royal ; une petite table de régie à partir de laquelle Horatio conduit lumières et bruitages.

Lumières pertinentes et efficaces

Les costumes, noirs ou bleu marine, sont contemporains. Seuls quelques éléments rompent leur uniformité : des couronnes pour les rois et reines, une fleur blanche pour Ophélie, une surchemise écrue pour Hamlet, une fraise pour Polonius ou encore un casque militaire pour Fortinbras… Les lumières, quant à elles, dans un registre souvent crépusculaire, sont pertinentes et efficaces.

Reste que ce Hamlet 60 continue de me poser une lancinante question. À qui s’adresse-t-il vraiment ? Son inventivité, son intelligence et son brio sont indiscutables, mais peut-il convaincre, séduire un public qui serait en situation de découvrir pour la première fois Hamlet ? Oui, sur le plan formel grâce à la formidable équipe de comédiennes et comédiens qui, avec une confondante générosité, font la démonstration de leurs multiples talents. Bonheur d’un jeu qui semble constamment improvisé, netteté des situations, émouvantes compositions. Non, sur le fond, tant le souci de construire sans cesse la narration en la déconstruisant semble requérir l’attention et la complicité de spectateurs vraiment initiés.

À quelqu’un qui lui disait avec regret que sa concierge ne comprendrait rien à son spectacle, Georges Lavaudant répondit qu’il n’avait pas la même concierge. Belle et fine réponse. J’ai vu Hamlet 60 devant une salle comble, composée de beaucoup de lycéens, qui a ovationné les acteurs. Comme quoi si le hasard vous confronte à une masterclass shakespearienne, le plaisir du jeu partagé peut devenir un sésame pour accéder à un théâtre exigeant quelle que soit votre expérience. 

Michel Dieuaide


Hamlet 60, d’après William Shakespeare

http://hamlet60.blogspot.fr

Contact diffusion : Bob Mauranne | 06 16 22 09 38

bobmauranne@atypikculture.fr

Traduction : André Markowicz

Mise en scène et adaptation : Philippe Mangenot

Avec : Olivier Borle, Hervé Daguin, Gilles Chabrier, Émilie Guiguen, Rafaèle Huou, Philippe Mangenot

Scénographie : Caroline Oriot

Son : Nicolas Maisse

Lumières : Mireille Dutrievoz

Assistant et régie : Sven Narbonne

Visuel affiche : Bruno Théry

Photo : © Bob Mauranne

Production : Théâtre de l’Entre-Deux (Lyon)

Coproduction : Théâtre du Point-du-Jour, Théâtre de l’Iris (Villeurbanne)

Avec le soutien de : l’A.D.A.M.I., la région Rhône-Alpes, la ville de Lyon

Espace culturel Saint-Marc • 10, rue Sainte‑Hélène • 69002 Lyon

Infos et réservations : 06 82 10 79 77

Tarif : 10 €

Représentations : 11 avril 2014 à 14 heures et 20 heures

Durée : 1 h 15

Tournée :

  • Festival de Sarlat (2 août 2014)
  • Théâtre de Chatou (10 mars 2015)
  • Espace Michel-Simon à Noisy-le-Grand (11 mars 2015)
  • Théâtre de Meaux (12 et 13 mars 2015)
  • Grange Dimière à Fresnes (14 mars 2015)
  • Espace Saint-Jean à Melun (17 mars 2015)
  • Théâtre du Parc à Andrézieux-Bouthéon (19 et 20 mars 2015)
  • Espace Baudelaire à Rillieux-la-Pape (2 avril 2015)
  • Théâtre de Bellegarde (9 avril 2015)
  • Théâtre Jean-Marais à Saint-Fons (10 avril 2015)
  • Théâtre du Passage à Neuchatel / Suisse (23 et 24 mars 2015)
  • Saint-Julien-en-Genevois (28 mars 2015)