« Het Land Nod », de F.C. Bergman, parc des Expositions à Avignon

« Het Land Nod » © Christophe Raynaud de Lage

Un théâtre qui voit grand

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

Dans « Het Land Nod », les Belges de F.C. Bergman font cohabiter gigantisme spectaculaire et humour absurde.

Het Land Nod veut dire « le pays de Nod », soit, comme le précise F.C. Bergman, « le lieu où Caïn fut abandonné après avoir tué son frère Abel. Un lieu sans but […] situé à l’extérieur de la salle du musée ». Cette étrangeté désertique, on la perçoit de fait en se rendant sur les lieux mêmes du spectacle : le parc des Expositions d’Avignon, d’immenses étendues battues par les vents, envahies par les herbes folles et parsemées de bâtiments en tôle de tailles et de formes diverses. Et c’est l’un de ces bâtiments, circulaire, qui abrite bel et bien une salle de musée. Celle consacrée à Rubens au musée des Beaux-Arts d’Anvers, intégralement reproduite à l’identique par F.C. Bergman, soit « une boîte de 12 m de hauteur et de largeur sur 24 m de longueur ». Dès avant le début du spectacle, l’espace s’impose ainsi avec force aux spectateurs, qui sont assis sur des gradins situés à l’intérieur même de la salle.

Ce gigantisme, les F.C. Bergman en sont devenus des spécialistes. À leur actif, la construction d’un village complet pour 300 el × 50 el × 30 el, une mise en scène sur un terrain vague du port d’Anvers pour Terminator Trilogie… à côté desquels le parc des Expositions d’Avignon prendrait presque des allures de cocon intimiste.

Et c’est parti pour près d’une heure et demie de spectacle muet. Muet, mais pas silencieux. Tout un paysage sonore se déroule de façon surprenante, où chaque son fait sens, du plus faible (le ronronnement d’une machine à lustrer le parquet) au plus puissant (qu’on se gardera de dévoiler ici). Le rythme suit également une étrange cadence : lenteur déconcertante au début, exaltation bondissante quand les six comédiens galopent de concert à travers la salle, chaos pur… Les séquences s’enchaînent ainsi, l’air de rien, pour atteindre des paroxysmes d’intensité inattendus.

Les ambiances aussi se télescopent avec une liberté totale : comique à la Mr Bean, désolation postapocalyptique, fantaisie lunaire d’un gardien foulant avec bonheur le parquet de ses pieds nus…

L’une des premières séquences est irrésistible. L’un des gardiens entreprend de mesurer un immense tableau accroché au mur. Utilisant avec gaucherie un mètre inadapté, il grimpe sur une échelle, son vêtement reste fiché à un crochet à cinq mètres du sol et le voilà suspendu dans les airs, sous le regard amusé de deux touristes japonais qui en profitent pour sortir leur perche à selfie. Un grand moment, judicieusement ponctué des gémissements désespérés du gardien-acrobate.

D’autres passages ou éléments sont moins évidents. Par exemple, qu’évoque ce personnage nu assis au bord de la salle ? Et celui-là, vêtu d’un smoking, qui à intervalles réguliers émiette au sol on ne sait quelles substances ? F.C. Bergman propose finalement un théâtre à la fois très physique, où l’espace et la matière occupent une place considérable, et symbolique. Sa faculté de surprendre tient souvent à sa façon de jouer avec les échelles, le sens pouvant survenir au détour de faits d’une ampleur minuscule (le gardien avec son mètre) ou monumentale, car, disons-le ainsi, le décor lui-même est amené à évoluer au fil de la pièce. Plus qu’un simple spectacle, c’est donc toute une expérience sensorielle que l’on vit en assistant à Het Land Nod, emmené par une troupe qui n’a peur de rien et se joue sans cesse des cadres habituels. 

Céline Doukhan


Het Land Nod, de F.C. Bergman

www.fcbergman.be

Conception, mise en scène et interprétation : F.C. Bergman (Stef Aerts, Joé Agemans, Bart Hollanders, Matteo Simoni, Thomas Verstraeten, Marie Vinck)

Lumière : F.C. Bergman, Ken Hioco

Son : F.C. Bergman, Diederick De Cock

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

Parc des Expositions • chemin des Félons entrée no 2 • 84000 Avignon

www.festival-avignon.com

Réservations : 04 90 14 14 14

Les 13, 14, 18 et 21 juillet 2016 à 17 heures, les 15, 17, 19, 22 et 23 juillet à 17 heures et 22 heures

Durée : 1 h 20

30 € | 24 € | 22 € | 16 €