« Hôtel Feydeau », d’après Georges Feydeau, Odéon‐Théâtre de l’Europe à Paris

Hôtel Feydeau © Thierry Depagne

Massacre à la tronçonneuse

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

De l’étrange prétention qui consiste à penser que Feydeau est bien meilleur éparpillé façon puzzle, plutôt qu’en un seul morceau.

Il est très difficile d’arriver à endormir le public avec du vaudeville. La plupart du temps, les spectateurs rigolent très fort. Et puis, toutes ces portes qui claquent, ces gens qui crient, cette agitation… impossible de fermer l’œil ! C’est pourtant l’exploit accompli par Georges Lavaudant que de rendre soporifique le plus amphétaminé de nos boulevardiers nationaux. La recette ? Découpez à la scie sauteuse cinq des pièces cultes du dramaturge, mélangez les morceaux de façon à faire ressortir les longueurs, les vulgarités, les redondances, touillez jusqu’à obtention d’un salmigondis. Pas de pitié ! Ce sont Cent millions qui tombent, On purge Bébé, Mais n’te promène donc pas toute nue, Feu la mère de Madame, et Léonie est en avance qui sont tour à tour guillotinées sous nos yeux incrédules. Tant qu’à perdre son temps en place de Grève, on aurait mieux fait d’apporter du tricot.

On le sait pourtant que le génie de Feydeau, c’est son rythme. Viendrait‑il à l’idée de chanter un standard de Louis Armstrong à l’envers ou en intervertissant les phrases musicales ? Quand une œuvre est parfaitement équilibrée, il faut un orgueil confinant à l’aveuglement pour penser qu’on va l’améliorer en la réorganisant au petit bonheur. Le cas est particulièrement flagrant pour Feu la mère de Madame, bijou du répertoire, dont l’essentiel du ressort comique provient précisément de la succession rapide du tableau de l’épouse tirée du lit par le retour de son noceur de mari et du tableau du couple réveillé par le laquais de la belle‑mère annonçant la mort subite de celle‑ci. Éloignées l’une de l’autre, les deux scènes s’étirent en longueur et en lourdeur : on a brisé la grâce en cassant le métronome.

Beaucoup de moyens, trop peut‑être ?

Mon agacement, proportionnel à l’époustouflante enveloppe budgétaire d’une production sortie de la poche du contribuable, me pousse à exagérer sans doute. Tout n’est pas à jeter avec l’eau du bain du bébé prématuré de Léonie… Feydeau démembré, Feydeau écartelé, Feydeau souffleté mais Feydeau joué. Il est tellement drôle que, même sur les marches de son échafaud, il arrive encore à faire rire. Deux comédiens se tirent d’ailleurs avec panache de ce chamboule‑tout. N’écoutant pas trop les conseils du metteur en scène qui a dressé tout son petit monde dans le sens d’une fatigante déclamation compassée ou au contraire hystérique, Grace Seri a un ton très exact de mégère du plus pur comique et Manuel Le Lièvre sait magnifiquement faire l’andouille au nez et à la barbe du totalitarisme postmarxiste.

Les danses chorégraphiées par Francis Viet sont pleines d’une joyeuse impertinence qui rachète un peu l’ensemble. Le décor de Jean‑Pierre Vergier est somptueux, « glacé et sophistiqué » eût dit le dessinateur Gotlib dans sa Rubrique‑à‑brac. Un tantinet trop d’ailleurs, pour des comédies réglées jadis sur le format de théâtres-bonbonnières cosy alors qu’on voit ici s’étendre dans un immense espace un désert minimaliste de style Louis XVI colorisé gayflag. Feydeau sera toujours Feydeau, mais ce n’est pas une raison pour en abuser. Déconstruction, que de crimes on commet en ton nom ! 

Élisabeth Hennebert


Hôtel Feydeau, d’après Georges Feydeau

Cie LG Théâtre

Mise en scène : Georges Lavaudant, assisté de Fani Carenco

Avec : Gilles Arbona, Astrid Bas, Lou Chauvain, Benoît Hamon, Manuel Le Lièvre, André Marcon, Grace Seri, Tatiana Spivakova

Dramaturgie : Daniel Loayza

Lumière : Georges Lavaudant

Décor, costumes : Jean‑Pierre Vergier, assisté de Géraldine Ingremeau

Son : Jean‑Louis Imbert

Maquillage, coiffure, perruques : Sylvie Cailler, Jocelyne Milazzo

Chorégraphie : Francis Viet, assisté de Darrell Davis

Collaborateur artistique : Moïse Touré

Photo : © Thierry Depagne

Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Métro : Odéon (lignes 4 ou 10)

Réservations : 01 44 85 40 40

www.theatre-odeon.eu

Jusqu’au 12 février, du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 15 heures

Tarifs : 41 €, 31 €, 29 €, 22 €, 21 €, 19 €, 17 €, 16 €, 15 €, 11 €, 10 €, 8 €

Durée : 1 h 30

Et en tournée les 27 et 28 février 2017 à la Comète, scène nationale de Châlons‑en‑Champagne