« Huis clos », de Jean‑Paul Sartre, le Granit à Belfort

Huis clos © Michel Cavalca Huis clos © Michel Cavalca

Bienvenue en enfer !

Par Maud Sérusclat
Les Trois Coups

Le Granit de Belfort accueille cette semaine un classique de la littérature française. Une pièce à thèse, apprend-on au lycée. « Huis clos », de Jean‑Paul Sartre. Célèbre pour son fameux « l’enfer c’est les autres », le texte acquiert, grâce à la mise en scène inattendue de Michel Raskine, une tout autre dimension. Philosophique certes, mais aussi spectaculaire, drôle, presque légère.

Pourtant, à peine assis, on se rend compte qu’on est arrivé à destination. On sent la chaleur, on est plongé dans une lumière rouge ténébreuse, la hauteur de la scène est coupée en deux, comme pour mimer déjà l’étouffement, la suffocation. On distingue à peine une silhouette assise sur un canapé recouvert d’un drap. Soudain, une sirène stridente retentit et un flash nous aveugle. Les comédiens entrent par une trappe. Une lumière crue s’en échappe ainsi qu’un vacarme infernal, qui parvient à faire trembler mon fauteuil. Voilà pour le décor.

Mais j’ai bien dit légère. Parce que les choix de mise en scène de Michel Raskine ne se limitent pas à nous faire frémir d’effroi, ce qui transformerait la pièce en un vague texte philosophico-fantastique. Ils nous font rire, ils nous surprennent, ils nous réconcilient avec la mort, la vie, les autres, Dieu et la littérature. Rien que ça. Surprenant non ?

Respectant scrupuleusement le texte original, les talentueux comédiens qui sont sur scène nous présentent des personnages qui se libèrent de leur légende, de ce qu’on sait déjà sur eux. Il s’agit de « lutter à visage découvert » cette fois. De faire tomber les masques. Si Garcin se prend pour un héros, Inès est une écorchée vive et Estelle réclame un miroir, incapable de vivre sans se « tâter le corps ». Pourtant, ils sont bien morts. Il semble donc que le corps subsiste. Il faut se rendre à l’évidence. « Être seuls, ensemble. » Et ils y parviennent. Garcin, Inès et Estelle s’échappent de leur propre caricature, ils se débattent, ils se touchent, ils s’écorchent, ils ne nous paraissent pas si effrayants. Souligner cette transformation subtilement est, à mon sens, la première réussite de ce spectacle. Marief Guittier qui joue Inès a été ma préférée.

L’autre grande qualité de cette mise en scène réside dans la multitude de contrastes, d’idées, de décalages, qui confèrent à la pièce une dimension comique que je n’avais pas perçue en lisant le texte et qui me semble très juste. Les sirènes de l’enfer résonnent, on entend un instant après une colombe roucouler. L’enfer, ce n’est pas les autres. C’est quand on n’a plus de paupières, quand on ne peut plus faire de clins d’œil, quand on ne peut plus fermer les yeux. Quand on ne peut même plus avoir pitié de soi. Quand on n’a plus de miroir, c’est-à-dire quand on ne peut plus se regarder en face ou qu’on se contente de se voir dans le regard de l’autre. Quand on s’est perdu.

Ce que je trouvais sévère dans le texte de Sartre, voire agaçant, m’est apparu ce soir beaucoup plus léger. Il ne s’agit pas de condamner, ou de jubiler à l’idée de voir « ces salauds passer à la caisse ». On assiste plutôt à une leçon d’existence, qui nous livre d’autres secrets pour vivre mieux. L’air de rien. Discrètement. Rien ne sonne faux dans cette mise en scène, tout résonne. Rien n’est surjoué ou exagéré, tout est juste. À tel point que cette descente aux enfers devient une invitation à la vie.

En enfer, donc, pas de bourreau, pas de paupières, pas de nuit, mais un corps réduit au silence et qui ne peut même pas brûler. Le feu est du côté de la vie, voilà ce que j’ai retenu. « Seuls les actes décident. » 

Maud Sérusclat


Huis clos, de Jean-Paul Sartre

Théâtre du Point-du-Jour • 7, rue des Aqueducs • 69005 Lyon

04 78 15 01 80

Mise en scène : Michel Raskine

Avec : Cécile Bournay, Christian Drillaud, Pierre‑Jean Étienne, Marief Guittier

Décor : Antoine Dervaux

Costumes : Odile Voyer et Josy Lopez

Lumières : Joël Pitte

Son : Didier Torz

Régie générale : Martial Jacquemet

Régie lumières : Adèle Grepinet

Régie son : Laurent Leschenault

Régie plateau : Bertrand Fayolle

Photo : © Michel Cavalca

Production Théâtre de la Ville, Paris et Théâtre du Point-du-Jour, Lyon

Le Granit, scène nationale • 1, faubourg de Montbéliard • 90000 Belfort

Réservations : 03 84 58 67 67

Mardi 15 janvier à 19 h 30, mercredi 16 janvier à 20 h 30, jeudi 17 janvier à 19 h 30 et vendredi 18 janvier 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 45

19 € | 14 € | 7,50 €