« Invisibles », de Nasser Djemaï, MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny

Invisibles-Nasser-Djemaï

Debout !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Après 226 représentations, trois nominations aux Molières (2014) et le Prix Nouveau Talent Théâtre SACD (2014), « Invisibles » est de nouveau en tournée. Cette pièce, essentielle, porte haut la voix des oubliés. L’occasion de découvrir (ou revoir) ce spectacle magnifique, ainsi que deux autres pièces de Nasser Djemaï présentées à la Colline : « Héritiers » et « Vertiges ».

Quand Martin (David Arribe) déboule sur scène, c’est un peu comme un chien dans un jeu de quilles : lui qui vient de souffrir chez le dentiste, s’est fait tabasser à la sortie du métro. Mais que vient-il faire dans ce foyer Sonacotra ? C’est sa mère, tout juste morte d’un cancer, qui l’a conduit jusqu’ici en lui laissant quelques indices dans un coffret et quelques mots chuchotés à l’infirmière, avant son trépas : « Mon fils, il faut qu’il sache… Il faut qu’il retrouve son père… ».

Martin s’écroule, il a besoin de soins. Alors, quand il débarque là, en sang, il est accueilli par Majid (Angelo Aybar), Shériff (Kader Kada), Hamid (Azize Kabouche), Driss (Lounès Tazaïrt), des émigrés maghrébins à la retraite qui veillent sur le fameux El Hadj (Azzedine Bouayad). S’ils tuent le temps et meurent à petit feu, ces vieux fiers de leurs racines tiennent bel et bien debout. Sauf le personnage censé livrer les précieuses informations : immobile et muet dans son fauteuil, il est rattrapé par son passé. Mais comment Martin pourra-t-il donc renaître ?

Des racines et… des ailes

Quête initiatique, épreuves, dénouement miraculeux, cette pièce se présente comme un conte philosophique autour de l’exil et de la mémoire. Reste que l’auteur a nourri sa pièce de témoignages, collectant la parole des Chibanis (« cheveux blancs » en arabe) dans les cafés sociaux et les foyers près des mosquées, dans des cités.

Invisibles-Nasser-Djemaï
© Philippe-Delacroix

Comme eux, les personnages sont d’anciens ouvriers spécialisés qui ont asphalté les routes ou construit les HLM, trimé dans les usines dès les années 60. Ils n’ont existé que comme travailleurs. Désormais à la retraite, ils sont devenus invisibles. Ils pourraient rentrer, mais ils doivent rester au moins six mois par an sur le territoire français pour continuer de percevoir leur pension. Niés ici, en France, oubliés là-bas, au bled, ils sont des laissés pour compte « millionnaires », aux yeux de leur famille. Pourtant, ils préparent des valises remplies de cadeaux, envoient des mandats mais, le ventre vide, ils sont même dépourvus de rêves.

Ni manifeste, ni théâtre documentaire, Nasser Djemaï lance des mots justes et poétiques tout à la fois. Majid, Shériff, Hamid, Driss dévoilent leur personnalité, en même temps que leurs souvenirs : ancien de la guerre d’Algérie, forcené au dos cassé… Martin vient perturber leur quotidien, mais pas question de changer les rituels ! « Papiers, santé, mosquée », c’est le programme de chaque journée. À l’ombre, autour de la table en formica ou sur un banc au soleil, la parole se libère néanmoins. Avec pudeur et dignité. Traditions, pressions, culpabilité, regard sur la société d’aujourd’hui : moult sujets sont abordés, entre tendresse et amertume. Toujours avec lucidité.

Nasser Djemaï s’est également inspiré de la descente aux enfers dans l’Énéide. Le sous-titre est d’ailleurs « La Tragédie des chibanis ». Dans la mythologie, celui qui arrivait à entrer dans le royaume des morts (Hadès) pouvait observer, interroger les ancêtres, et revenir dans le monde des vivants, fort de cette sagesse, à une condition : celle de ne pas s’asseoir sur « la chaise d’oubli », explique l’auteur. Ici, Martin, héros de l’errance, fait remonter les souvenirs à la surface en poursuivant sa quête identitaire et ruse pour rester en vie.

Fraternité bafouée

Pour donner corps à cette tragédie de la solitude et du racisme, Nasser Djemaï traite ces hommes comme un chœur. Malgré des années de labeur et si peu de considération, ces citoyens font preuve de solidarité. Et oui, ils restent debout, vaille que vaille. Malgré leurs fêlures et leur souffrance, c’est le sens de l’honneur qui a permis leur survie. L’ouverture de la boîte de Pandore ne les ébranlera même pas : « On est venu avec une valise, on repartira dans une boîte. En attendant, on reste là. C’est comme ça », explique l’un d’eux.

Louable entreprise de réhabilitation pour ces hommes qui accèdent à la lumière et acquièrent une épaisseur. Toutefois, Nasser Djemaï n’a pas voulu verser dans le pathétique. Il dresse leur portrait sans misérabilisme, soucieux de traduire la honte, l’humiliation et la haine sans tomber dans les clichés, sans complaisance.

Même coincés dans ce foyer, il leur reste l’humour du désespoir. Les dialogues savoureux permettent une distance salutaire. De plus, la mise en scène situe l’action entre songe et réalité. Martin affronte les fantômes du passé, les siens, mais aussi ces spectres invisibles qui se déplacent au rythme lent des journées dans cet enfer, dans nos villes, à nos portes. Des échappées oniriques – par le biais de la vidéo ou de la direction d’acteurs, toujours sur le fil – permettent de tourner le dos au naturalisme.

La mise en scène, sobre, laisse la part belle aux comédiens, tous très convaincants. Complices, sensibles, justes, ils incarnent magnifiquement ces personnages poignants à la grandeur d’âme certaine. Quant à David Arribe, il tire son épingle du jeu, avec une composition remarquable de finesse et de profondeur. Il avoue penser à son grand-père espagnol, quand il est sur le plateau.

Ainsi s’allonge la cohorte de fantômes. Pour ma part, j’ai pensé à mon père italien en assistant à ce spectacle. La pièce touche à l’universel. Elle vise à rendre audible la parole de ces hommes oubliés, à les incarner pour les intégrer à notre mémoire collective. Un geste salutaire qui relevait d’une nécessité impérieuse. Bravo ! 

Léna Martinelli


Invisibles, de Nasser Djemaï

Cie Nasser Djemaï

Dramaturgie : Natacha Diet

La pièce est publiée aux éditions Actes Sud Papiers, 2011

Avec : David Arribe, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Azize Kabouche, Kader Kada, Lounès Tazaïrt, avec la participation de Chantal Mutel

Assistanat à la mise en scène : Clotilde Sandri

Création musicale : Frédéric Minière et Alexandre Meyer

Scénographie : Michel Gueldry

Création lumière : Renaud Lagier

Création vidéo : Quentin Descourtis

Costumes : Marion Mercier, assistée d’Olivia Ledoux

MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis • 9, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Du 11 au 18 janvier 2020

De 9 € à 25 €

Réservation : 01 41 60 72 72 ou en ligne

Les spectateurs de Invisibles bénéficient d’un tarif préférentiel à La Colline : 20 € la place (au lieu de 30 €) et 10 € (au lieu de 15 €) pour les moins de 30 ans ; de la même manière, les spectateurs de La Colline bénéficient d’un tarif préférentiel à la MC93 : 16 € la place (au lieu de 25 €)

Tournée ici

Création à la MC2: Grenoble le 22 novembre 2011
MC2: Grenoble : producteur de novembre 2011 à mai 2014
Cie Nasser Djemaï : production déléguée pour la saison 2014-2015 et producteur 2019-2020


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Invisibles, au Off d’Avignon 2012, par Laura Plas