« J’ai pris mon père sur mes épaules », de Fabrice Melquiot, mise en scène d’Arnaud Meunier, Bonlieu scène nationale Annecy

J-ai-pris-mon-père-sur-mes-épaules-Fabrice-Melquiot © Sonia Barcet « J’ai pris mon père sur mes épaules », de Fabrice Melquiot © Sonia Barcet

Le cœur et les épaules

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Arnaud Meunier, actuel directeur de la Comédie de Saint-Étienne, met en scène le texte qu’il a commandé au grand auteur de théâtre Fabrice Melquiot. « J’ai pris mon père sur les épaules » réactive les thèmes antiques à l’œuvre dans « l’ Énéide » et livre en grand format, pour huit comédiens (dont Philippe Torreton et Rachida Brakni), une fable sur nos destins misérables.

Fabrice Melquiot s’est librement inspiré de l’Enéide, l’épopée romaine écrite par le poète Virgile au Ier siècle avant J.-C. qui raconte l’errance du troyen Énée, après la destruction de sa cité par les Grecs. L’art a conservé l’image touchante de ce héros portant son vieux père Anchise sur les épaules, tenant la main de son fils, à la recherche d’une nouvelle patrie.

Énée incarne la pietas, cette vertu essentielle dans l’Antiquité, qui garantit les liens avec les dieux et la famille, ciments de la société. C’est ce même nom que Fabrice Melquiot a choisi pour son personnage central, dont le destin révèle toute son hideuse pesanteur, le jour où il apprend que son père va mourir et qu’un séisme ébranle la cité dans laquelle il vit. En plein cataclysme, comment trouver « le cœur et les épaules » pour porter nos vies médiocres ?

Cataclysmes

La fable se place sous le signe de la catastrophe, moment brutal où tout s’écroule et dévoile sa fragilité : les murs, la vie, les illusions. L’épicentre du séisme qui secoue ces destins se situe dans l’immeuble qu’habite Énée avec son père. Arnaud Meunier a placé, au centre de la scène, un bloc de béton massif dévoilant des appartements sur deux étages. Le bloc pivote sur lui-même au gré des scènes et découvre sur chaque face la même terne réalité qui englue les destins. Et si la catastrophe devenait l’heureuse occasion de s’échapper de cet îlot qui accroche des vies sans argent ni gloire ?

J-ai-pris-mon-père-sur-mes-épaules-Fabrice-Melquiot © Sonia Barcet
« J’ai pris mon père sur mes épaules », de Fabrice Melquiot © Sonia Barcet

Anissa, incarnée par Rachida Brakni, l’annonce dès le prologue en forme d’oracle : ce qui se joue ici, sur cette scène, c’est la vie et la mort à l’œuvre dans les destins des personnages, l’éternelle lutte entre Éros et Thanatos. Chacun livrera sa bataille. Contre la maladie, l’amitié entachée d’un viol, le deuil d’un fils, la passion contrariée, l’amour pour deux hommes de la même famille, ou encore l’identité musulmane au lendemain des attentats. Mais si ce bloc de béton réunit les destins, chaque personnage possède sa trajectoire et sa propre force de combat au milieu de la défaite. Pour Énée, ce sera quitter la cité pour emmener son père mourir au soleil en le portant sur ses épaules. Avec humour, tendresse et poésie.

Poélitique

Fabrice Melquiot est un poète. Ses personnages aussi. Leur langue mêle éclats sublimes et trivialité lucide. C’est leur poésie, leur puissance d’objection à la laideur. Une façon d’inventer un lien au monde, sans édulcorant, mais avec une tendresse pleine de pudeur. Et plus que tout, ce que les Grecs désignaient du terme de philia : l’amitié, l’attachement aux autres, qui les sauvent du cynisme absolu. Une poésie qui est une politique.

La partition est remarquablement jouée par les comédiens. Bénédicte Mbemba porte le désir d’optimisme de Céleste avec une belle vitalité. Les accents multiples de Maurin Ollès traduisent avec finesse les turbulences intérieures d’Énée, qui tente de s’extirper du malheur avec des armes dérisoires et des intentions magnifiques. Philippe Torreton prend efficacement en charge l’humour corrosif de Roch, le père d’Énée.

Surtout, Vincent Garanger campe un Grinch bouleversant : accablé de toutes les marques extérieures de la ringardise, comme ce tatouage de la Fée Clochette qu’il arbore fièrement sur sa poitrine, Grinch est en réalité un personnage d’une profonde subtilité, admirablement révélée par un jeu sans faille. La naïveté fichée en plein cœur, un fantôme sur les épaules. 

Juliette Nadal


J’ai pris mon père sur mes épaules, de Fabrice Melquiot, mise en scène d’Arnaud Meunier

Le texte est édité chez L’Arche Editeur

Présentation vidéo

Mise en scène : Arnaud Meunier

Collaboration artistique : Elsa Imbert

Assistante à la mise en scène et à la dramaturgie : Parelle Gervasoni

Assistant à la mise en scène : Fabio Godinho

Avec : Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénédicte Mbemba, Riad Gahmi, Nathalie Matter

Scénographie : Nicolas Marie

Lumières : César Godefroy

Création musicale : Patrick De Oliveira

Création vidéo : Fabrice Drevet

Costumes : Anne Autran

Perruques et maquillage : Cécile Kretschmar

Regard chorégraphique : Cécile Laloy

Régie générale : Philippe Lambert

Construction décors et costumes : Ateliers de la Comédie de Saint Étienne

Durée : 2 h 40

À partir de 14 ans

Bonlieu scène nationale Annecy • 1, rue Jean Jaurès • 74000 Annecy

Du 27 au 28 mars 2019

De 8 € à 27 €

Réservations en ligne ou au 04 50 33 44 11

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