« Judith [le corps séparé] », de Howard Barker, maison de la culture à Bobigny

Judith (le corps séparé) © Patrick Berger / Artcomart Judith (le corps séparé) © Patrick Berger / Artcomart

Remarquable « Judith »

Par Emmanuel Cognat
Les Trois Coups

Chantal de la Coste, qui a travaillé avec les plus grands en tant que scénographe, a choisi d’offrir sa première mise en scène aux spectateurs de la M.C.93 de Bobigny. Pour faire vivre le mythe de Judith et Holopherne, revisité de manière poignante par Howard Barker, elle fait appel à trois comédiens de talent, sur les épaules desquels elle construit un théâtre des passions humaines. Un cadeau rare pour une première rencontre.

Le mythe de Judith, décrit dans le livre éponyme de l’Ancien Testament, raconte comment une jeune veuve sauva le peuple juif de Béthulie en décapitant le général assyrien Holopherne, réputé pour sa détermination et sa cruauté. Il est tout particulièrement connu des amateurs d’histoire de l’art pour les interprétations picturales qui en ont été faites, telle celle célèbre du Caravage. Ses adaptations théâtrales sont beaucoup plus rares. Celle que propose Howard Barker, dramaturge anglais vivant et théoricien de la pratique théâtrale (« théâtre de la catastrophe »), a donc, par ce simple fait, quelque chose de remarquable.

C’est toutefois la liberté que prend l’auteur par rapport au texte biblique, s’insinuant dans ses interstices pour inventer ce qu’il omet ou tait – ce qui s’est passé entre le moment où Judith s’est trouvée seule avec Holopherne dans sa tente et celui où elle lui a tranché la tête –, qui lui permet de faire de sa pièce un véritable joyau méconnu. Brouillant les cartes, rabaissant (ou peut-être élevant) les figures mythiques au rang d’individus, c’est en effet la brutalité crue des déchirements humains qu’il nous donne à voir dans une forme serrée et intense. Holopherne, l’impitoyable, est hanté par le doute et la question de la mort alors que Judith, le sauveur de son peuple, est envahie d’un irrépressible désir charnel pour son ennemi. Une Judith qui accomplit un acte héroïque que tout, sauf son cœur, lui impose quand Holopherne s’y soumet alors que tout, sauf son cœur, s’y oppose.

Dès les premiers mots du monologue d’Holopherne qui ouvre la pièce, on ressent toute l’intelligence de la mise en scène de Chantal de la Coste. Non pas une intelligence tapageuse, comme on en voit trop souvent ces temps-ci, faite d’inventivité forcenée qui n’a cure de malmener le texte qui lui sert de caution. Une intelligence véritable, « étymologique », embrassement empathique d’un texte qu’elle va chercher, et parvenir, à faire sentir et vivre. La plus évidente des manifestations de cette intelligence étant, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre d’une professionnelle de la scénographie, le fait qu’elle confie la clef de ce succès à une exceptionnelle distribution, plutôt qu’à un dispositif scénique élaboré.

Un trio de comédiens mythiques

Hervé Briaux, que l’on a récemment vu à la M.C.93 dans Histoires diaboliques (dont il était l’un des principaux atouts) campe en effet un Holopherne grandiose, qui possède tout à la fois la puissance d’un personnage de légende et la complexité d’un homme tourmenté. Son timbre grave et sa diction impeccable, qui ouvrent la pièce avec le monologue morbide du général, agissent comme un pendule hypnotique, happant littéralement le spectateur pour le transporter dans l’ombre des tentures du campement assyrien. Pour lui donner la réplique, Anne Alvaro, qui pénètre dans la pénombre de son intimité avec la démarche hésitante de la soumission, étonne tout d’abord, par son âge, nettement plus avancé que celui de la Judith biblique, autant que par son ton, presque hésitant, qui ne semble guère correspondre à l’héroïne que l’on attend qu’elle devienne. Quelques minutes lui suffisent toutefois pour subjuguer l’assistance. Elle confère en effet à sa Judith l’extraordinaire et si humain équilibre entre force et fragilité que seul un jeu tantôt fin et discret, tantôt énergique et violent – mais toujours parfaitement maîtrisé – peut rendre possible. Face à deux acteurs d’un tel talent, la partie n’est pas facile pour Sophie Rodrigues qui campe une servante conçue par Barker comme un contrepoint aux deux autres personnages. Déterminée, rationnelle, imperméable à toute pitié pour l’oppresseur et, en ce sens, aveugle aux passions qui sont le cœur de la pièce, elle est le prisme sur lequel se réfléchissent les sentiments du couple mythique. Malgré un rôle d’une profondeur forcément moindre, elle s’en acquitte avec une belle énergie qui contribue à soutenir l’attention du spectateur jusqu’à l’issue de la pièce, malgré la mort d’Holopherne peu après son mitan.

Autour de ce brillant trio, le dispositif scénique se fait discret, écrin subtil et élégant qui contribue à camper le décor sans jamais détourner l’attention de ce qui compte. Celui qui souhaitera s’y intéresser lui trouvera toutefois du sens, qu’il s’agisse du contraste entre le sable noir qui recouvre le plateau, la blancheur des draps d’Holopherne et de son baldaquin et le rouge de son sang ou encore des casques de phalangistes rangés au sol et régulièrement transpercés par le faisceau de lumière qui accompagne la trompette de la vigie. Pour ma part, je n’en n’ai pas eu le loisir. Car la sortie de Judith, redevenue celle dont l’histoire a conservé la mémoire, m’a quasiment pris au dépourvu, en même temps que soulagé, tant la tension dramatique était demeurée constante soixante‑dix minutes durant. 

Emmanuel Cognat


Judith (le corps séparé), de Howard Barker

Traduction : Jean‑Michel Déprats

Mise en scène : Chantal de la Coste

Avec : Anne Alvaro, Hervé Briaux, Sophie Rodrigues

Assistante à la mise en scène : Élise Boch

Dramaturgie : Daniel Loayza

Lumières : Pascal Alidra

Stagiaire assistante à la mise en scène : Natacha Steck

Stagiaire à la scénographie : Tristan Ortelier

Son : Étienne Dusard

Costumes : Élisabeth Sauerteig‑Honoré

Réalisation tête : Daniel Cendron

Maquillage : Nina Chahed

Photo : © Patrick Berger / Artcomart

M.C.93 • 8, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Métro : ligne 5, arrêt Bobigny – Pablo‑Picasso

Réservations : 01 41 60 72 72

Site du théâtre : www.mc93.com

Courriel de réservation : reservation@mc93.com

Du 24 mai au 9 juin 2013, lundi, vendredi et samedi à 20 h 30, mardi à 19 h 30, dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 10

27 € | 18 € | 16 € | 12 € | 9 €