« Jupe », de Laureline Collavizza, Studio D.T.M. à Paris

« Jupe » © Yann Kukucka

Pleins feux sur la jupe

Par Anne Losq
Les Trois Coups

Certains objets sont emplis de signification : c’est le cas de la jupe, ce vêtement emblématique de la féminité et qui, par là même, pose question. Dans « Jupe », Laureline Collavizza a choisi d’allier les textes de grands penseurs avec de la musique et de la danse pour mettre en lumière les paradoxes de ce bout d’étoffe et des corps qui le portent.

En entrant dans la salle spacieuse du Studio D.T.M., le public est accueilli par la voix fluette d’Alain Souchon chantant Sous les jupes des filles – manière a priori innocente de nous présenter le thème du jour. Mais, tout en étant léger, ce petit air nous rappelle que contempler les jupes – et les femmes qui se cachent dessous – n’est pas un acte anodin.

La musique enregistrée s’éteint avec l’arrivée des trois interprètes. Le spectacle, judicieusement qualifié d’« objet artistique » par la metteuse en scène, est un montage de textes philosophiques, sociologiques et narratifs. Loin d’être vainement revendicatifs, ces extraits placent plutôt l’expérience féminine au centre de la réflexion, questionnant les façons dont la société – sous couvert de symboles, de lois et de codes – peut entraver la volonté des femmes à être libres. Récitées sur le mode de la conversation par Julie Fonroget, ces pensées sont incarnées par une danseuse, Stefania Rossetti, et mises en musique par Laureline Collavizza, qui crée une ambiance sonore composée de chants et de bruitages en direct.

Lorsque les trois femmes sont réunies au centre du plateau, elles donnent à voir différentes attitudes face au port de la jupe et, par extension, à l’apparence de la féminité. Tantôt elles tirent sur leurs vêtements, affichant une gêne visible dans leur démarche et subissant les contraintes de l’habit, tantôt elles s’abandonnent à la danse disco, montrant ainsi que la jupe a aussi été synonyme de libération dans les années 1960. Mais cette libération est-elle totale ? Notre environnement contemporain ne nous oblige-t-il pas à nous plier à de nouveaux diktats, limitant, là encore, notre libre arbitre ? L’incursion de la penseuse Fatema Mernissi (jouée avec prestance par Julie Fonroget) dans un magasin « super store » new-yorkais nous rappelle que les normes de taille et l’obsession occidentale de la minceur portent également atteinte à la vision que la femme a d’elle-même.

Corporéité des pensées

À travers Jupe, le spectateur est confronté à des points de vue multiples. Les différents textes prennent sens grâce aux voix, mais aussi grâce aux corps en mouvement des trois interprètes, et de la danseuse en particulier. Dos au public, Rossetti fait onduler ses omoplates et met ses épaules en valeur à l’instant même où l’assistance entend la comédienne parler du corset comme « fétiche de la féminité » d’après Pierre Bourdieu. Plus tard, chanteuse et comédienne viennent articuler les membres de la danseuse. Celle-ci est à ce moment-là reléguée au rang de pantin, adoptant des poses commandées par les autres. Mais, à d’autres moments, Rossetti se lance dans une série de mouvements emplis d’une grâce libérée et paisible. Le corps, sans être engoncé, bouge alors de façon précise et souligne les propos de l’écrivain Clarissa Pinkola-Estes, où il est question de la femme créatrice et sauvage. Le costume endossé par la danseuse est multiforme : toute de bleu vêtue, elle porte une sous-robe moulante et une surjupe ample et longue. Au gré des élans et des contorsions, la tenue se déplie, se meut et se transforme. La jupe peut dans ces conditions se changer en habit théâtral, généreux et presque asexué.

Bien que Jupe parle avant tout de la femme et de son devenir, l’homme n’est pas pour autant exclu de la conversation. La voix de l’un d’entre eux résonne au cours du spectacle, et son corps est signifié par la danseuse. Cet homme-là revendique le droit de porter la jupe, rappelant avec malice qu’« on vient tous du même endroit et c’est après que les choses se gâtent ». La simplicité désarmante de la remarque pousse au rire et la fraîcheur du propos donne espoir. Ce témoignage ouvre le champ des possibles en cadrant la discussion autour de la thématique de l’antisexisme et en permettant au point de vue masculin de s’exprimer. Ce soir-là, d’ailleurs, le public a eu le privilège d’une surprise en fin de spectacle. À l’occasion d’un défilé impromptu, quelques hommes sont venus sur scène pour présenter une collection de jupes pour messieurs, créées par Lika Guillemot. Par leur présence, ces hommes mannequins laissaient présager l’éventualité d’un avenir différent : un monde où les vêtements refléteraient les goûts particuliers et les envies personnelles des individus sans se faire l’écho de normes sociales et culturelles.

Cet « objet artistique » que nous propose la compagnie Brouha Art est volontairement foisonnant et multiforme tout en évitant d’être brouillon. Les images scéniques, les mots et les sons contribuent tous à aiguiser notre réflexion autour de l’égalité des sexes. Et la jupe, emblème du spectacle, ne sera jamais vue exactement de la même façon, ni lorsqu’elle est portée par les filles, ni lorsqu’elle est portée – et assumée – par les garçons. 

Anne Losq


Jupe, de Laureline Collavizza

Montage de textes d’après :

  • Ce que soulève la jupe, de Christine Bard
  • la Domination masculine, de Pierre Bourdieu
  • le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir
  • la Prise de robe, d’Ovida Delect
  • Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola‑Estes
  • le Harem et l’Occident, de Fatema Mernissi

Cie Brouha Art • 5, rue de la Jonquière • 75017 Paris

Site : www.compagnie-brouhaart.com/

Courriel : compagniebrouhaart@gmail.com

Mise en scène et dramaturgie : Laureline Collavizza

Danse : Stefania Rossetti

Jeu : Julie Fonroget

Chant : Laureline Collavizza

Costumes : Florence Kukucka

Lumières : Anne Muller, Tom Honoré

Collaboration artistique : Estelle Meyer, Johanna Levy, Diego Lipnisky

Studio D.T.M. • 6, rue de la Folie-Méricourt • 75011 Paris

Réservations : 01 47 00 19 60

Site du théâtre : www.studio-dtm.fr

Métro : ligne 9, arrêt Saint-Ambroise

Du 31 janvier au 1er février 2015, le samedi à 20 h 30, le dimanche à 18 heures

Durée : 1 heure

15 € | 13 € | 10 €

Tournée :

– Du 22 au 26 avril 2015 : Festival international féminin à Abidjan