« Kant », de Jon Fosse, les Quinconces au Mans

Kant © Ex voto à la lune

Régis Royer : un talent monstre

Par Céline Doukhan
Les Trois Coups

La technologie donne corps aux peurs et interrogations de l’enfance dans ce spectacle inventif et émouvant.

Tel l’esprit de Kristoffer, son personnage principal âgé de huit ans, Kant grouille d’idées et d’images bizarroïdes, tantôt fascinantes, tantôt inquiétantes. Si dans l’univers sommeillait un géant dont nous peuplons les rêves ? Et si le géant un jour se réveillait, qu’adviendrait‑il de nous ? Et qu’est‑ce que cette histoire d’univers infini ? Dans Kant, le jeune garçon se trouve, d’une façon aussi soudaine qu’angoissante, aux prises avec des questions vertigineuses. C’est cette découverte de sa propre faculté de penser, et des limites de son propre entendement, que met très joliment en scène ce spectacle qui s’adresse à tous les publics. À travers ce personnage de petit garçon curieux, Émilie‑Anna Maillet réussit une belle plongée dans une psyché enfantine en plein émoi. Et par là même, comme par un effet boomerang, un retour à nos interrogations personnelles d’adultes qui, avec le temps, nous sommes résignés à « ne pas comprendre certaines choses ».

Ces peurs littéralement existentielles jaillissent alors que Kristoffer est tout seul dans sa chambre, avec son ballon, ses dessins de fusées au mur et son indispensable magazine Mickey. Univers on ne peut plus familier, et pourtant… Pour donner vie à cette pensée en plein big-bang, la metteuse en scène et son équipe usent des dernières avancées de la technologie : projections, hologrammes, images en trois dimensions… et, pour parfaire ce côté magique, des décors et un comédien qui défient plus d’une fois les lois de la pesanteur. Bluffant pour les spectateurs de tous âges !

On le voit, pour le public comme pour le personnage, l’étonnement est autant sensoriel qu’intellectuel. D’ailleurs, le titre de Kant pourra selon la sensibilité de chacun attirer ou rebuter. Que l’assistance de cette dernière catégorie se rassurent : ce spectacle est tout sauf un pensum, et la figure du philosophe allemand n’est finalement présente que de très loin, ou en tout cas indirectement. Le petit garçon se souvient que son père, qui lit beaucoup, lui a dit que Kant parlait de toutes ces questions qui le taraudent. C’est à peu près tout. Ce qui fait que les spectateurs de la première catégorie, ceux qui étaient venus pour Kant, le philosophe, en seront peut-être pour leurs frais.

Mais personne ne restera indifférent à la virtuosité de la mise en scène, et à la richesse, jamais décorative, des effets visuels et sonores. Impossible aussi de résister à la performance d’acteur de Régis Royer, seul en scène pendant ces cinquante minutes trépidantes. En effet, si technologies il y a, elles tournent entièrement autour du comédien, au propre comme au figuré. C’est bien Régis Royer qui, avec un talent monstre, donne vie au tumulte intérieur du petit Kristoffer. Pris de vertige face à sa pensée individuelle, le voilà qui bondit sur son lit en répétant, hurlant, chantant : « Je n’aime pas penser ! ». Façon instinctive d’exorciser ses angoisses qui sera suivie (début poignant de l’entrée dans l’âge adulte !) d’une seconde phase où l’enfant domptera, petit à petit, sa peur de l’inconnu. Régis Royer se glisse dans le pyjama rouge de Kristoffer sans jamais être ridicule. Il est tour à tour émouvant et drôle, très drôle même quand la mise en scène lui réserve des moments où faire s’exprimer sa puissante vis comica dans des séquences ébouriffantes ou burlesques.

À noter aussi, en lien avec le spectacle lui-même, deux installations immersives, le « Labyrinthe cosmogonique » et la « Chambre de Kristoffer » qui permettent de prolonger l’expérience. 

Céline Doukhan


Kant, de Jon Fosse

Traduction : Terje Siding, l’Arche éditeur

http://www.exvotoalalune.com/

Mise en scène, conception et scénographie : Émilie‑Anna Maillet

Création visuelle et coconception transmédia : Judith Guez

Avec : Régis Royer

Création vidéo : Maxime Lethelier

Compositeur : Dayan Korolic

Création lumière et régie générale : Laurent Beucher

Régie et spatialisation son : Jean‑François Domingues

Construction et plateau : Simon Maurice

Création 3D virtuelle : Guillaume Bertinet

Création graphique 3D : Adrien Gentils, Joseph Sajous, Raphaël de Paris, Théo Rambur

Plasticien : Patrice Marchand

Développeur QR Codes : Tom Magnier

Création numérique et site internet : Julie et Arnaud Mamias

Assistantes à la mise en scène : Léa Carton de Grammont et Clarisse Sellier

Photo : © Ex voto à la lune

Les Quinconces • place des Jacobins • 72000 Le Mans

www.quinconces-espal.com

Réservations : 02 43 50 21 50

Le 27 novembre 2016 à 17 heures, le 30 novembre à 19 heures

Durée : 50 minutes

23 € | 14 € | 11 € | 9 € | 8 €