« King », de Michel Vinaver, Théâtre de la Commune à Aubervilliers

King © Franck Beloncle

Le théâtre a‑t‑il un sexe ?

Par Élise Noiraud
Les Trois Coups

Féministes de tout poil et pourfendeurs de l’égalité des sexes risquent fort de trouver ma question (posée en titre) bien hors de propos. Néanmoins, et tout bien réfléchi, elle sera le point de départ de ma réflexion sur « King ». Ce texte riche de Vinaver, mêlant adroitement parcours personnel d’un self-made-man et questions intemporelles et universelles sur le capitalisme, nous interroge sur la difficile compatibilité entre intérêt personnel et bien-être collectif. Ces problématiques, en tant que citoyenne, me concernent bien évidemment. Mais, théâtralement, l’objet que j’ai eu devant les yeux ce soir m’a laissée aussi froide et ennuyée qu’une petite fille (ou tout du moins, celle que j’ai été) devant une boîte de Lego Technic.

Pourtant, cela ne tient ni à l’œuvre ni au jeu des acteurs. Certes, Bruno Pesenti, dans le rôle de King d’âge mûr, en butant régulièrement sur le texte, a rendu un peu laborieux quelques passages de la pièce. Mais cette tension imputable à une première n’a pas affecté gravement ni le spectacle ni les indéniables qualités de jeu du comédien. Ses deux partenaires, impeccables de justesse et de précision, ont servi du mieux que l’on pouvait imaginer leurs partitions respectives, à savoir King jeune et King âgé. C’est un plaisir de voir Philippe Mercier aborder avec humour, distance et finesse ce grand patron vieillissant. Plaisir également devant le jeu de Philippe Durand, dont la voix ferme et fluide et le corps tranquille se mettent au service de ce personnage ambivalent, serviteur du grand capital tout en en dénonçant les dérives.

Indubitablement, l’espace imaginé par Arnaud Meunier et Camille Duchemin sait créer de belles images. Le plateau noir se remplit d’éléments blancs au fur et à mesure de l’ascension de King, inventeur des rasoirs Gillette. Puis, dans la deuxième partie, ce sont des balles jaunes, à l’image des pamplemousses de Californie où King devenu millionnaire coule une retraite tranquille, qui envahissent l’espace scénique dans un beau désordre. Des images sobres, efficaces, frappantes. Mais trop propres. Cliniques. Et au final d’un ennui mortel.

Nous y voilà, le problème de ce spectacle, c’est qu’il est d’un ennui mortel. Pas ou peu de chair, de vie, d’émotions, d’échanges. Trois hommes en noir et blanc sur un fond noir et blanc, qui nous racontent, les mains suspendues à leur veston, l’histoire de leur personnage, qui inventa les rasoirs Gillette. L’histoire se raconte. Mais ne se vit pas. On en finit par se demander si ce texte ne se prêterait pas plutôt à une mise en lecture qu’à une mise en scène.

Car si l’intérêt et même la nécessité des questions posées par King sont indubitables, il m’a été particulièrement pénible de les aborder par le prisme du monde de la finance et des affaires. Par le prisme de ce personnage décliné sur trois âges, qui raconte son parcours sans le vivre vraiment, avec retenue. Retenue due, peut-être, à l’oscillation permanente d’un homme pétri de contradictions : un multimillionnaire rêvant d’une société sans argent.

Arnaud Meunier précise bien, dans sa note d’intention, que l’intérêt de ce texte « politique et poétique » est qu’il pose les questions sans les résoudre. Mais cette facette du texte de Vinaver contraint le metteur en scène à l’aborder avec une certaine tiédeur, une sorte de politesse. Je poserai donc avec la même politesse les questions suivantes : c’est intéressant, oui, mais pourquoi est-ce aussi peu percutant ? Ces problèmes ne demandaient-ils pas plus de sueur, de chair, de passion, d’engagement ? Et, au final, quand on raconte sans vivre, quand on effleure les questions sans les pénétrer vraiment, quand on demeure dans les sphères de la théorie sans passer du côté du ventre, de la vie, de l’envie, est-ce toujours du théâtre? 

Élise Noiraud


King, de Michel Vinaver

Cie de la Mauvaise-Graine • 40, rue de Paradis • 75010 Paris

01 48 24 23 17

Mise en scène : Arnaud Meunier

Assistantes à la mise en scène : Nathalie Matter et Elsa Imbert

Avec : Philippe Durand, Phlippe Mercier, Bruno Pesenti

Dramaturgie : Julien Fisera

Scénographie : Camille Duchemin

Création sonore : Benjamin Jaussaud

Lumières : Romuald Lesné

Costumes : Sophie Schaal

Assistantes costumes : Christine Brottes et Patricia Faget

Maquillages et coiffures : Suzanne Pisteur

Régie générale : Frédéric Gourdin

Photos de la pièce : © Franck Beloncle

Photo de Michel Vinaver : © Ted Paczola

Photo d’Arnaud Meunier : © Pierre-Étienne Vilbert

Administration et production : Karine Branchelot, Vincent Larmet, Yvon Parnet

Théâtre de la Commune • 2 rue Édouard-Poisson • Aubervilliers

Réservations : 01 48 33 16 16

Du 12 au 28 mars 2009 à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 25, avec entracte

22 € | 16 € | 12 € | 11 €