« la Cantatrice chauve », d’Eugène Ionesco, Aktéon Théâtre à Paris

Clio Van de Walle © Christine Ledroit-Perrin Clio Van de Walle © Christine Ledroit-Perrin

From les environs de Londres, 1950, to downtown Paris, 2012

Par Emmanuel Cognat
Les Trois Coups

« Je n’aime pas Ionesco, mais il faut avouer que ça le rend vraiment accessible. » « Qu’est-ce que c’était drôle ! — Tu connaissais, toi ? — Pas du tout. Mais ça donne envie ! » « J’ai bien ri. Ils sont vraiment forts ! » Ces trois échanges de propos entre spectateurs, au sortir de la salle, résument tout ce qu’il vous faut savoir pour décider si oui ou non vous irez voir la mise en scène de « la Cantatrice chauve » que propose la Cie Indigo à l’Aktéon Théâtre jusqu’au 2 février 2013. Toute explication complémentaire tournerait rapidement à l’argumentaire surfait. Ne lisez donc surtout pas la critique qui suit.

La Cantatrice chauve « raconte » un moment de la vie à la fois terriblement banale et totalement invraisemblable de Mr et Mrs Smith. Archétype du couple bourgeois anglais, installé dans un intérieur cossu situé dans les environs de Londres, les Smith reçoivent pour dîner Mr et Mrs Martin. Rapidement, les conversations s’enlisent. Et l’arrivée impromptue d’un pompier fort loquace et pas trop pressé de courir éteindre des feux, au demeurant fort ponctuels, ne fera rien pour arranger les choses, la pièce s’achevant peu après son départ dans une troublante cacophonie. Dans Notes et contre-notes, un recueil de réflexions de l’auteur sur son théâtre et ses pièces, Ionesco explique comment l’écriture de la Cantatrice chauve est partie d’un prétexte : celui de « communiquer à [ses] contemporains les vérités essentielles dont [lui] avaient fait prendre conscience [un] manuel de conversation franco-anglaise » 1. Cependant, ce qui était donc un assemblage d’évidences édifiantes s’est peu à peu transformé, au fil de la traduction des sentences qui l’ont inspiré et de l’écriture, en un magma dénué de sens et de visées communicatives. Ce qu’explique là encore très bien l’auteur : « […] les vérités élémentaires et sages qu’ils échangeaient, enchaînées les unes aux autres, étaient devenues folles, le langage s’était désarticulé, les personnages s’étaient décomposés ; la parole, absurde, s’était vidée de son contenu […] » 2.

Du théâtre…

Une question se pose rapidement pour celui qui s’intéresse à l’œuvre d’Ionesco : si le langage est devenu absurde, doit-il obligatoirement en aller de même de la pièce prise dans sa totalité ? Est-ce parce que ses personnages ont perdu leur pouvoir de communiquer que le dramaturge abandonne toute idée de transmettre un message à son spectateur ? En somme, le théâtre de l’absurde est-il lui-même nécessairement absurde ? La réponse d’Ionesco était de toute évidence négative. Lui qui « [s’]imaginait avoir écrit quelque chose comme la tragédie du langage… » 3. Sans renier non plus complètement l’interprétation de sa pièce comme une satire de la petite bourgeoisie parlant pour ne rien dire, qui en fut maintes fois faite…

La Cie Indigo ne semble cependant pas être entrée dans ce genre de considérations. Dans sa proposition, les choses sont prises au premier degré. Avec un objectif de départ manifeste : celui de faire rire. Les personnages caricaturaux et sans grande épaisseur en sont le témoignage le plus évident. Mrs Smith, hypocrite et godiche, perruquée et fardée, ressemble à Liz Taylor dans Cléopâtre. Mr Smith, poussant la chansonnette à l’envi, arbore d’énormes lunettes de femme pour marquer sa parenté avec Elton John. Les Martin campent quant à eux le couple Charles et Diana, cette dernière enceinte, bien que l’on ait du mal à comprendre pourquoi. Mary, la bonne, semblant, pour compléter ce joyeux tableau, directement issue du Rocky Horror Picture Show. Et inévitablement, la caricature, antithèse du jeu d’acteur, le réduit à un maigre squelette enfoui sous les épaisses fripes de l’excès et du cabotinage. Incapable en conséquence de souligner quelque prouesse (ou insuffisance, d’ailleurs) dans cet ensemble fort lisse, on se limitera donc à noter la diction claire et la précision du geste qui caractérise l’ensemble des comédiens présents sur scène.

Le texte ne subit guère meilleur traitement : élagué (certaines des scènes les plus célèbres telle celle d’ouverture ou celle des réflexions métaphysiques concernant la signification d’une sonnerie à la porte ont disparu), tronçonné, il n’est finalement qu’une manière de prétexte à un enchaînement de séquences comiques dont la décontextualisation rend le rattachement à l’œuvre d’Ionesco parfois bien difficile.

… au divertissement

Pas besoin d’en dire beaucoup plus pour faire comprendre au lecteur que sur le plan théâtral, le compte n’y est pas. Et pourtant, la salle n’a de cesse de s’esclaffer. Depuis l’ouverture en forme de lip dub 4 sur la chanson Bad Romance de Lady Gaga jusqu’à l’extinction des feux, peu après une reprise chorale de l’Été indien de Joe Dassin, la plupart des spectateurs semblent conquis. Il faut dire que les séquences qui composent le spectacle, des retrouvailles des Martin aux anecdotes du pompier en passant par l’entrée de Mary et la révélation de ses liens avec le capitaine, répondent parfaitement aux codes du comique branché contemporain. Allusions sexuelles appuyées, autodérision de façade et critique d’une société à laquelle nous nous abandonnons pourtant volontiers n’en sont que quelques éléments. Le public, de toute évidence averti en la matière, apprécie et rit.

Le résultat, contrasté et, pour ainsi dire, paradoxal, est là. Il semble en effet probable que nul ne restera de marbre face à cette proposition de Clio Van de Walle et sa troupe. Et si vous ne sortez pas de la petite salle de l’Aktéon consterné, c’est que vous aurez adoré. 

Emmanuel Cognat

  1. Notes et contre-notes, Eugène Ionesco, « Folio essais », p. 245.
  2. Ibid. p. 247.
  3. Ibid. p. 248.
  4. http://fr.wikipedia.org/wiki/Lip_dub.

la Cantatrice chauve, d’Eugène Ionesco

Cie Indigo

Mise en scène : Clio Van de Walle

Avec : Marc Riso, Élodie Balducchi, Geoffrey Mohrmann, Julia Bouteville / Clio Van de Walle (en alternance), Jean‑Philippe Robertella, Guillaume Larive

Photo : © Christine Ledroit-Perrin

Aktéon Théâtre ● 11, rue du Général-Blaise ● 75011 Paris

Réservations : 01 43 38 74 62

Site du théâtre : www.akteon.fr

Du 30 novembre 2012 au 2 février 2013, les vendredi et samedi à 20 heures

16 € | 12 € | 10 €