« la Chair de l’homme / Diagonale 1 », d’après Valère Novarina, la Reine blanche à Paris

la Chair de l’homme © Steffen

Marc‑Henri Lamande l’alchimiste

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Acteur hors pair, Marc‑Henri Lamande joue en alternance deux spectacles, au théâtre la Reine blanche à Paris : « Dieu, qu’ils étaient lourds… ! » d’après les entretiens radiophoniques de Céline et « la Chair de l’homme » sur une partition de Valère Novarina. Deux auscultations au cœur du corps des choses.

En voyant son nom en haut de l’affiche – Marc‑Henri Lamande –, une série d’images m’est venue à l’esprit : la mémoire vive du comédien magiquement mué en Céline, un été à Avignon, littéralement glissé dans le corps contraint de l’écrivain cabotinant dans la pénombre. Il reprend aujourd’hui son corps-à‑corps avec les délices de la langue en interprétant la logorrhée difficile de Valère Novarina, accompagné d’un clavier et d’un violoncelle, composant un « concerto pour voix humaine et deux musiciens ». La prose de l’auteur, pourtant formé en philologie et en philosophie – ce qui n’est pas pour déplaire ! –, n’est, pour tout dire, pas ma tasse de thé. Déconstruction syntaxique, circonlocutions ésotériques : la tentation métaphysique et dada du poète suisse ne m’épate pas. Mais, sachant l’acteur hors pair capable des transmutations alchimiques les plus stupéfiantes, j’ai retenu ma soirée, sans trop ciller. Bien m’en a pris.

Car Marc‑Henri Lamande a la langue chevillée au corps et le corps pliant. Cette qualité charnelle de la pensée le fascine. Elle le fascine tant qu’il en a fait le fil rouge de deux auteurs a priori en tout point distants, Novarina et Céline, qu’il joue en alternance. Il partage avec Céline, disions-nous en 2010, l’intelligence du texte à laquelle il y ajoute celle du corps, qu’il maîtrise magnifiquement. Preuve est faite avec Novarina. À nouveau, l’acteur s’efface, non derrière un personnage cette fois, mais sous une combinaison noire gantée de blanc et trouée d’une face lunaire, dessinant un drôle de clown tout droit sorti d’un film de Méliès. Il se désincarne tout à fait pour ne faire de son corps ectoplasmique que le porte-voix de la Chair de l’homme (autrement dit : le langage). Le comédien se laisse traverser par le texte, que sa petite machine physique transforme, sur scène, en matière organique. Passés par lui, les mots deviennent chair si bien qu’il donne corps au projet biblique de Valère Novarina. Car dans son livre, l’auteur « nomme Dieu 429, soutient que notre chair c’est le langage […] que le messie c’est la parole ». Ni narration ni personnages identifiés dans la Chair de l’homme, ce qui rend son interprétation acrobatique. Et alors ? Marc‑Henri Lamande sait jongler. Et comment !

Devenu pour un temps Céline dans Dieu qu’ils étaient lourds… !, se glissant dans la peau de l’auteur pour en mimer la précision du geste et du style, approchant la plus vive incarnation du styliste en chef, le comédien prend le contre-pied avec Novarina. Il disparaît tout à fait en tant que personne, pour n’être plus que la chair des mots. Deux stratégies d’effacement, mais une seule et même ambition pour l’acteur : donner corps à la langue, faire la part belle au style. Du style, il n’en manque pas. Voyez par vous-même : Dieu qu’ils étaient lourds… ! ou la Chair de l’homme, Céline ou Novarina, les deux en alternance, le tout par Marc‑Henri Lamande, joués jusqu’en février 2015 à la Reine blanche. 

Cédric Enjalbert

Lire aussi Entretien avec Ludovic Longelin et Marc‑Henri Lamande pour « Dieu qu’ils étaient lourds ! » au Lucernaire à Paris.


la Chair de l’homme / Diagonale 1, d’après Valère Novarina

Éditions P.O.L.

Conception et interprétation : Marc‑Henri Lamande

Direction d’acteur et création lumière : Ludovic Longelin

Création sonore et musique de scène (clavier et électronique) : Marc Roques

Musique de scène (violoncelle) : Louise Chirinian

Photo : © Steffen

La Reine blanche • 2 bis, passage Ruelle • 75018 Paris

Du 25 novembre 2014 au 28 février 2015 à 21 heures

Réservations : 01 40 05 06 96

www.reineblanche.com

Durée : 1 h 10

24 € | 18 €

Forfait pour les deux spectacles : 36 € | 27 €

La Chair de l’homme, les semaines paires (en alternance) du mardi au samedi

Dieu, qu’ils étaient lourds… !, les semaines impaires (en alternance) du mardi au samedi