« la Dame de chez Maxim », de Georges Feydeau, Théâtre de l’Ouest‑Parisien à Boulogne‑Billancourt

la Dame de chez Maxim © Lot la Dame de chez Maxim © Lot

Feydeau fait mouche

Par Élise Noiraud
Les Trois Coups

« La Dame de chez Maxim » est probablement la pièce la plus célèbre de Feydeau. C’est celle de tous les excès, tant du point de vue de sa longueur et du nombre de personnages, que du point de vue de sa mécanique jubilatoire, où le vaudeville est poussé à son paroxysme. À la tête d’une équipe impressionnante, tant par sa taille que par son talent, Hervé Van der Meulen nous en livre sur la scène du Théâtre de l’Ouest-Parisien une version jubilatoire. Il nous propose ainsi plus de trois heures de plaisir qu’on ne peut décemment pas bouder.

Cette fameuse dame de chez Maxim, qui donne son titre à la pièce, c’est la Môme Crevette. Personnage principal de la pièce, cette danseuse célèbre du Moulin rouge tient aussi le rôle du grain de sable qui va enrayer la machine bien rôdée de la bourgeoisie du dix-neuvième siècle. M. Petipon, respectable médecin parisien, découvre, après une nuit de beuverie passée chez Maxim, qu’il a ramené chez lui la Môme Crevette. La fringante danseuse, à moitié nue dans son lit, semble beaucoup s’amuser de la situation, tandis que Petipon tente désespérément de la cacher à sa femme, qui est elle aussi dans la maison. Lorsque la Môme s’apprête à partir et que le problème semble presque résolu, un vieil oncle militaire, de retour d’Afrique, croise la danseuse et la prend alors pour la femme de Petipon. La machine s’emballe, et, de quiproquos en malentendus, le respectable docteur se retrouve obligé d’emmener la jeune femme en Touraine pour le mariage d’une nièce. Sa gouaille fera sensation auprès des bourgeoises de province, qui y voient le plus pur jus du parisianisme. En un mot, un Feydeau délirant, au rythme effréné et qui ne peut que conduire à une explosion finale.

Le rythme. Là est peut-être l’élément clé chez Feydeau. On l’a dit et redit, mais il est toujours aussi fascinant de constater à quel point son écriture fonctionne telle une partition musicale, avec ses ruptures, ses crescendos et ses decrescendos. Et Hervé Van der Meulen s’est emparé avec brio du rôle de chef d’orchestre. Sa direction pleine de finesse et d’énergie donne à entendre la Dame de chez Maxim dans toute sa truculence. Ne confondant jamais énergie et hystérie, ou rythme et précipitation, il met, en quelque sorte, ses comédiens sur les bons rails dès le début de la pièce, leur permettant de prendre un plaisir manifeste en se coulant dans une partition où gestes, silences, regards, accélérations sont toujours pile au bon endroit et au bon moment. Van der Meulen ne triche pas avec le texte, il ne le tire pas à lui, pas plus qu’il n’essaie de lui faire dire autre chose que ce qu’il dit. Il tente juste de le servir au mieux, et les rires qui parcourent la salle du début à la fin de ces trois heures de spectacle sont la preuve manifeste de sa réussite.

Évidemment, le succès de cette Dame de chez Maxim n’est pas uniquement imputable à cette efficacité rythmique. Sa distribution, en effet, ne comporte aucune fausse note. Hervé Van der Meulen a choisi des comédiens brillants, dont l’interprétation impressionne autant par sa précision que par sa grande liberté. Agnès Ramy, dans le rôle de la Môme Crevette, emmène la pièce dans un tourbillon enchanteur. La jeune comédienne nous propose un personnage plein de charme, d’humour, mais aussi doué d’une incroyable énergie. Elle incarne à elle seule la notion de jouissance. Face à elle, Patrick Paroux est un Petipon génialement dépassé et désemparé du début à la fin de la pièce. Mais s’il y en a deux dont le talent nous explose véritablement à la figure comme le comique de Feydeau nous explose les côtes, ce sont Yvonne Hamon et Henri Courseaux. La première dans le rôle de Mme Petipon, le second comme général Petipon du Grêlé, le vieux militaire de retour d’Afrique. Il émane de ces deux comédiens quelque chose de totalement et radicalement… hilarant. Peut-être est-ce parce qu’ils en font peu, peut-être parce qu’ils ne semblent pas chercher le rire du spectateur. Toujours est-il que leurs deux personnages ont une épaisseur, une densité, une folie telles qu’on savoure chacune de leur apparition avec un plaisir à la mesure de celui qu’ils semblent prendre.

Mais le tourbillon qui emporte tous ces personnages ne se contente pas d’être un mouvement, une mécanique, une urgence. Il prend aussi le temps d’écorcher sur son passage une certaine image du ridicule et de la bourgeoisie du paraître, et fait émerger avec beaucoup de justesse l’éternelle question du duel Paris-province. Hervé Van der Meulen donne ainsi à la longue scène en Touraine, où les bourgeoises locales s’émeuvent des us et coutumes de la capitale, un piquant, une vivacité qui font mouche. Sa collection de « femmes-galinacées », dont le ridicule du costume rejoint celui du comportement, déclenche l’hilarité, parce qu’elle nous propose un tableau poussé à l’extrême, mais aussi extrêmement juste dans sa peinture d’un monde du paraître.

Voilà un vrai, beau et généreux spectacle. Un spectacle où le plaisir voyage sans entrave entre la scène et la salle, entre la salle et la scène. Sa distribution (vingt‑trois comédiens…) impressionne par le nombre, certes, mais surtout par la sensation que chacun est à sa juste place et que, dans cette place qui est la sienne, il est en mesure de donner le meilleur. Et de faire rire, rire vraiment, non en tirant la couverture à soi mais en se mettant, collectivement, au service d’un texte génialement construit. 

Élise Noiraud


la Dame de chez Maxim, de Georges Feydeau

Mise en scène : Hervé Van der Meulen

Avec : Agnès Ramy, Patrick Paroux, Yveline Hamon, Henri Courseaux, Alain Payen, Jean‑Louis Martin‑Barbaz, Jean‑Pierre Gesbert, Hervé Van der Meulen, Amaury de Crayencour, Pascal Neyron, Yoann Parize, Claire Barrabès, Lorraine de Sagazan, Élisabeth de Ereño, Valentine Galey, Agnès Espaze, Cécile Jeanneret‑Amour, Rachel André, Marie Doreau, Guarani Feitosa‑Neves, Roman Kossowski, Clément Beauvoir, Benoît Dallongeville

Chorégraphie : Jean‑Marc Hoolbecq

Conseiller musical : Jean‑Pierre Gesbert

Décors : Claire Belloc, assistée d’Antoine Milian

Costumes : Isabelle Pasquier, assistée de Julie Lance

Lumières : Pascal Sautelet

Maquillage : Audrey Millon

Assistants à la mise en scène : Clément Beauvoir, Élisabeth de Ereño, Guarani Feitosa‑Neives

Photo : © L. Lot

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard‑Palissy • 92100 Boulogne‑Billancourt

Réservations : 01 46 03 60 44

Du 6 au 21 mai 2010, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures

Durée : 3 h 20

25 € | 20 € | 12 € | 10 €