« la Double Inconstance », de Marivaux, le Funambule‐Montmartre à Paris

Silvia Croft tombe raide amoureuse 1

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Entre salsa du démon et jeu vidéo, l’esprit des Lumières version Muriel Michaux électrise les jeunes et fait réfléchir les seniors.

Souvent, Marivaux donne l’impression d’être léger, à la limite du vain. On s’aime, on se désaime, on se complique la vie à plaisir, on ment pour vérifier qu’on est aimé, on est trompeur trompé. Les spectacles se suivent, se ressemblent, font passer un bon moment puis s’oublient. Les spécialistes s’écharpent pour savoir si, oui ou non, ce théâtre a une portée philosophique suffisante permettant de le rattacher au courant des Lumières. De toute façon, le langage xviiie rend le tout inintelligible pour un collégien d’aujourd’hui 2.

L’intrigue de la Double Inconstance est cousue de fil blanc : les villageois Silvia et Arlequin s’aiment à la vie à la mort. Mais le prince Lelio, épris de la belle, la retient prisonnière, espérant obtenir par ruse ou par force ce qu’elle semble farouchement obstinée à lui refuser. La passion simple et naïve des tourtereaux de campagne résistera-t‑elle aux séductions du raffinement et de la prodigalité ?

Au Funambule-Montmartre, qui rouvre ses portes après rénovation de fond en comble, les courtisans du prince inaugurent la fiesta sur de la musique électronique, avec des maquillages à la gothique et des costumes de bric et de broc évoquant un enterrement de vie de garçon à thème « Belzébuth et Vampirella ». Les deux protagonistes, eux, sont en salopettes courtes dans un style oscillant entre Minnie-Mickey et Hansel et Gretel. On espère échapper à la version la plus kitsch de l’histoire du marivaudage.

« Par la morbleu ! qu’une femme est laide quand elle est coquette ! » 3

Le jeune public adhère immédiatement. Les parents les plus revêches doivent admettre que les acteurs jouent bien, les intonations sonnent juste, la chorégraphie tourne rond, les surprises se dévoilent une par une à un rythme serré, exactement à la manière dont les embûches et les clés surgissent sur une Playstation. Les jeux de l’amour et du hasard sont comme pilotés par un joy stick invisible : les cœurs à prendre marchent à la rencontre les uns des autres, font des tentatives de conquête, se télescopent (game over) ou, au contraire, gagnent des points, ils perdent une vie et en récupèrent une autre immédiatement.

La mise en scène ludique est faite pour plaire à la génération Haribo-Nintendo. Emmenez les enfants, ils vous chanteront : « Marivaux c’est beau la vie, pour les grands et les petits ». Comme toujours, quand un parti pris, même le plus loufoque, est poursuivi avec rigueur et cohérence, il finit par s’imposer comme pertinent. La cible est atteinte : attirer l’attention sur le texte au lieu de la détourner vers autre chose.

Et la prose grince, ironise, philosophe même, servie dans cet improbable emballage de tout ce que la société moderne peut produire de plus artificiel : esthétique de sex shop, bling-bling des goodies sous papier cadeau doré, malbouffe en bande organisée. Les amants de la Double Inconstance sont les fossoyeurs de 500 années d’amour courtois, idéalisé, poétisé, chevaleresque, éternel. Ils sont dans l’instant présent, leurs yeux sont dessillés, leur langage, dessalé. Leur quête du plaisir immédiat a raison de tous leurs scrupules. Et puis la victoire finale de l’argent et du pouvoir sur la naïveté fruste prouve combien tout est à vendre, même les cœurs. Tout est affaire de packaging, de merchandising, de branding, même la passion, surtout la passion.

Combien actuelle, combien cynique, combien « Lumières » est cette vision des choses. Par la morbleu, que l’amour est vulgaire quand il devient un produit de consommation ! On ira sur la page Facebook de la compagnie voir la très rigolote parodie qu’ils y ont postée en janvier dernier : « The Coupeuls : Silvia et Arlequin en couple depuis… plus pour très longtemps ». Servant un Marivaux, chantre de la passion Kleenex, hygiénique et jetable à la fois, Muriel Michaux et ses Enfants d’Ernest sont une joyeuse bande de fils de pub. 

Élisabeth Hennebert

  1. Décodage pour « les plus de 20 ans qui ne peuvent pas connaître » : Lara Croft est l’héroïne du jeu vidéo « Tomb Raider » qui fête ses vingt années d’existence en 2016.
  2. Cf. le choc des cultures évoqué dans le film l’Esquive d’Abdellatif Kechiche (quatre césars en 2005) qui montre les élèves d’une cité populaire se préparant à jouer les Jeux de l’amour et du hasard.
  3. La Double Inconstance, acte I, scène vi.

la Double Inconstance, de Marivaux

Cie Les Enfants d’Ernest

www.murielernestmichaux.com

Mise en scène : Muriel Michaux

Avec : Aurélien Boucher, Alban Bureau, Pierre‑Emmanuel Dubois, Thomas Espinera, Eugénie Gaudel, Nicolas Le Guen, Hanaé Loison, Muriel Michaux, Julien Ranquere et Anne Virlogeux

Photos : © Aurélien Boucher

Le Funambule-Montmartre • 53, rue des Saules • 75018 Paris

Métro : Lamarck-Caulaincourt (ligne 12)

Réservations : 01 42 23 88 83

http://www.funambule-montmartre.com/

Jusqu’au 15 janvier 2017, samedi à 17 h 30, dimanche à 19 heures, mardi à 19 h 30, relâche les 24, 25, 31 décembre 2016 et le 1er janvier 2017

Tarifs : 29 €, 19 €, 15,5 € et 11 €

Durée : 1 heure