« la Double Mort de l’horloger », d’après deux textes d’Ödön von Horváth, Théâtre national de Chaillot à Paris

la Double Mort de l’horloger © Richard Schroeder

Horloge mal réglée

Par Maud Sérusclat‑Natale
Les Trois Coups

Sur la scène du Théâtre national de Chaillot, André Engel présente au public sa troisième mise en scène de l’auteur austro-hongrois Ödön von Horváth. Pour l’occasion, il confronte deux textes écrits à dix ans d’intervalle, mêlant ambiance glauque et apparitions fantastiques sur fond d’enquête. Un travail propre, servi par une distribution exceptionnelle, mais dont les rouages manquent de surprise.

La première partie nous plonge dans l’Allemagne des années vingt, au cœur d’une famille désunie. Le père est mort, et depuis tout part à vau-l’eau. Alors que l’une des filles sort avec un scientifique rigide et presque inquiétant tant il est autoritaire et étriqué, l’autre est « devenue mauvaise », car elle est enceinte et n’a plus d’avenir. L’un des fils incarne désormais l’homme de la maison, et l’autre, Wenzel, est perdu, comprenez qu’il est parti jadis et ne revient que pour soutirer de l’argent à sa pauvre mère. Cette nuit-là, il rôde. Éperdu, désespéré, il semble avoir commis l’irréparable. Après être passé chez sa mère, une dernière fois, il revient sur les lieux du crime qu’il a commis quelques heures plus tôt, entre deux hôtels de passe miteux, au milieu de « ces maisons qui empestent les cadavres et la choucroute ». Le vieil horloger du quartier est retrouvé mort, après une tentative de vol qui aurait mal tourné. Jusqu’ici le fait-divers est assez terne, l’ambiance glauque à souhait et l’intrigue presque mortifiante. D’ailleurs Wenzel, coupable, se pendra chez sa mère, peu après son forfait.

Plus tard, dans le second volet du diptyque, les comédiens nous emmènent à Paris, en 1933, dans un petit quartier guilleret, animé par la gouaille parigote d’une fleuriste qui vient de rompre avec un jeune homme, Albert. Désespéré par cette rupture, et malgré une rencontre inattendue, Albert se trouvera pris au piège à son tour lors d’une tentative de vol d’un vieil horloger qu’il tuera accidentellement. Les deux textes se ressemblent, les acteurs sont les mêmes. Les deux intrigues se rejoignent et cherchent le moment où tout a basculé, celui que le personnage principal aurait pu, ou dû, éviter de vivre pour en arriver là. Et pendant ce temps-là, les cliquetis du compte à rebours sont en marche, le tic-tac lancinant de l’ordre des choses dramatise l’action.

Une scénographie ingénieuse

Ce qui est spectaculaire, c’est l’ingéniosité du travail de scénographie de Nicky Rieti, le complice d’André Engel depuis toujours. Cette fois encore, sa conception de l’espace scénique est remarquable. Les décors, constitués de façades grises ajourées de fenêtres, de portes ou de vitrines, sont mobiles et déplacés tantôt pour évoquer un quartier ou pour figurer l’intérieur d’un appartement, tantôt en Allemagne, tantôt en France. Réversibles, emboîtables, ils s’agencent différemment à mesure que les histoires qui se racontent devant nous évoluent. Ils dansent presque entre les scènes, mus par une quinzaines de techniciens presque invisibles. Mises en lumière par André Diot, soucieux de garantir l’ambiance sombre de l’ensemble, au propre comme au figuré, ces pièces du puzzle s’assemblent à merveille, comme les pièces qui composent l’horloge du Destin. Pas un grain de sable ne vient enrayer cette mécanique, c’est peut-être le problème d’ailleurs. En effet, malgré ce beau travail de mise en espace, le spectacle manque d’énergie.

La distribution est alléchante et les comédiens ne déçoivent pas, ils font ce qu’on leur a sans doute demandé. Tom Novembre incarne un flic digne de l’époque, le ton est neutre, juste. Avec tout ce gris et cette ambiance pesante, on croirait que c’est Derrick. Jérôme Kircher est bon dans son interprétation de l’homme au bord de l’abîme, même s’il s’essouffle un peu au fil du spectacle, à moins que cela ne soit le texte, un peu répétitif somme toute, qui ennuie le spectateur.

Julie‑Marie Parmentier, à la grâce confondante

Julie-Marie Parmentier, quant à elle, joue une femme-ange à la grâce confondante. Ses petits pieds agiles tressautent sur le plateau comme un enfant sautillerait de joie. Son jeu est très intéressant, car, outre le fait qu’elle fait très bien la femme-enfant, elle incarne aussi cette apparition mystérieuse, cet ange ou ce fantôme qui avait fasciné les Parisiens des années trente et qui leur était apparu, dit‑on, à la suite du suicide d’une jeune fille dans la Seine. Si le fantastique naît du doute, de cette hésitation que l’on ressent à la voir jouer ce personnage étrange, alors elle aura été la première comédienne à me le faire vivre au théâtre avec Yann Collette, l’horloger assassiné facétieux.

Même si l’ensemble est intéressant et reflète un travail certain, car c’est bien joué, on s’attendait à ce qu’il prenne une autre allure. Le spectacle manque de fluidité et de rythme, de surprises et de rebondissements. Il frise parfois la caricature, notamment quand il veut rappeler au spectateur le contexte historique des deux textes. La mise en scène est donc très décevante. À moins qu’il ne s’agisse d’un mauvais jour.

C’est dommage, car même si le tic-tac du Destin était censé nous tenailler pendant deux heures, si le doute et l’inquiétude devaient jaillir du plateau, j’ai regardé ma montre et attendu la fin. Plusieurs fois. 

Maud Sérusclat-Natale


la Double Mort de l’horloger, d’après Meurtre dans la rue des Maures et l’Inconnue de la Seine d’Ödön von Horváth

L’Arche éditeur

Traduction : Henri Christophe

Adaptation : André Engel et Dominique Muller

Mise en scène : André Engel

Assistante à la mise en scène : Ruth Orthmann

Avec : Caroline Brunner, Yann Collette, François Delaive, Évelyne Didi, Yordan Goldwaser, Jérôme Kircher, Gilles Kneusé, Manon Kneusé, Arnaud Lechien, Antoine Mathieu, Tom Novembre, Ruth Orthmann, Natacha Régnier, Julie‑Marie Parmentier, Marie Vialle

Lumières : André Diot

Dramaturgie : Dominique Muller

Scénographie : Nicky Rieti

Costumes : Chantal de la Coste

Son et musique : Pipo Gomes

Maquillage et coiffure : Marie Luiset

Image et montage : Grégory Taglione

Photo : © Richard Schroeder

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

01 53 65 30 00

www.theatre-chaillot.fr

– Métro : ligne 9 et 6, arrêt Trocadéro

– Bus : 22, 30, 32, 63

Du 17 octobre au 9 novembre 2013 à 20 h 30 tous les jours sauf dimanche et lundi

Durée : 2 heures

33 € | 25 € | 23 € | 21,50 € | 20 € | 18,50 €

Autour du spectacle :

– Vendredi 25 octobre et 7 novembre 2013 : rencontre avec le public et l’équipe artistique à l’issue de la représentation

Tournée :

  • Les 19 et 20 novembre 2013 : espace Jean-Legendre de Compiègne
  • Du 26 novembre au 7 décembre 2013 : Théâtre de Carouge en Suisse
  • Du 11 au 14 décembre 2013 : Théâtre national de Toulouse