« La Fin de l’homme rouge », d’après Svetlana Alexievitch, Théâtre des Bouffes du Nord à Paris

Photo © Nicolas Martinez Photo © Nicolas Martinez

Un théâtre des laissés-pour-compte

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Après Les Naufragés, adapté du roman-témoignage de Patrick Declerck et en résonance avec lui, Emmanuel Meirieu livre aux Bouffes du Nord une adaptation personnelle, puissante et juste du livre de Svetlana Alexievitch, « La Fin de l’homme rouge ».

L’écrivaine russe rapporte dans La Fin de l’homme rouge les témoignages qu’elle a recueillis auprès d’hommes et de femmes qui ont vécu, avec la démission de Gorbatchev et l’effondrement de l’Union soviétique, une perte complète de repères, un tsunami intérieur, mais aussi, souvent, la torture, la faim, l’enfermement. Elle les fait parler de leur quotidien, qu’il s’agisse de deuils personnels, de souvenirs d’enfance ou de leurs rêves. Ainsi advient l’aveu des grandes souffrances de ceux qui, d’un bout à l’autre de cet immense pays, ont en commun d’avoir été méthodiquement brisés.

Depuis plusieurs années déjà, Emmanuel Meirieu impose sa patte, avec une exigence qui fait mouche à chaque fois. Mon traître, Des hommes en devenir et ces deux derniers spectacles créent un style qui n’appartient qu’à lui, sans jamais tourner au procédé.

Tout d’abord il choisit des sujets forts : la douleur face à la trahison ou à la perte, l’engagement d’un médecin auprès des clochards de Paris, les laissés-pour-compte de la fin du communisme, les victimes d’un néocapitalisme qui écrase tout. Il les incarne dans des personnages de romans (et non de pièces) qu’il adapte.

© Nicolas Martinez
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Vies brisées

La mise en scène d’Emmanuel Meirieu colle étroitement à ce désir d’authenticité, sans effets de manche, presque sans jeu, avec une sobriété qui n’est qu’apparente car le moindre geste – une cigarette mise à la bouche, un tremblement, une rupture dans la voix… – devient porteur de sens. Elle s’oppose à la sophistication des moyens techniques mis en œuvre, pour l’image et le son.

Dans La Fin de l’homme rouge, tandis que l’acteur s’adresse directement au public, comme s’il était Svetlana Alexievitch, son visage en gros plan flouté défile sur l’écran qui pend de guingois, aux côtés d’images d’archive montrant les statues de Staline ou Lénine déboulonnées, dans un décor dévasté, avec ses planchers en vrac, ses taches d’humidité sur les murs, ses rares objets cassés.

Dans ruines résonnent les confessions des victimes du goulag et de Tchernobyl, d’ex-bourreaux sans remord, de profiteurs décomplexés du nouveau système, dont Svetlana Alexievitch débusque les failles. Tous ont en commun d’être brisés, sans espérance et perdus.

De remarquables acteurs tiennent ces rôles presque réduits à une voix : Anouck Grinberg, Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Jérôme Kircher, Maud Wyler et André Wilms (ce dernier en vidéo), Catherine Hiegel (en voix off), tous magnifiques de sobriété et de présence.

Ni pathos ni grandiloquence, même si les larmes coulent parfois et la rage affleure. Ces grands comédiens s’effacent derrière des histoires individuelles pour mieux les faire entendre. 

Trina Mounier


La Fin de l’homme rouge, d’après le roman de Svetlana Alexievitch

Traduction : Sophie Benech

Mise en scène et adaptation : Emmanuel Meirieu

Avec : Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Xavier Gallais, Anouck Grinberg, Jérôme Kircher, André Wilms, Maud Wyler et la voix de Catherine Hiegel

Musique : Raphaël Chambouvet

Lumière, décor, vidéo : Seymour Laval et Emmanuel Meirieu

Durée : 1 h 50

Photo © Nicolas Martinez

Théâtre des Bouffes du Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris

Du 12 septembre au 2 octobre 2019 à 21 heures, du mardi au samedi

Tournée :

  • Du 8 au 19 octobre, au Théâtre de la Criée, Marseille
  • Les 1er et 2 novembre, au Théâtre Forum Meyrin, Suisse
  • Du 5 au 7 novembre, au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence
  • Le 9 novembre, au Carré Sainte-Maxime
  • Du 13 au 15 novembre, à la Comédie de Saint-Étienne
  • Le 19 novembre, au Théâtre Durance, Château Arnoult
  • Le 22 novembre, au Théâtre en Dracénie, Draguignan
  • Les 26 et 27 novembre, au Théâtre d’Angoulême
  • Le 30 novembre 2019, à L’Agora, Évry
  • Les 3 et 4 décembre, à la La Halle aux Grains, Blois
  • Le 6 décembre, au Quai des Arts, Argentan
  • Le 10 décembre, au MarsMons arts de la Scène, Mons, Belgique
  • Les 13 et 14 décembre, au Théâtre Liberté, Toulon
  • Le 7 janvier 2020, à Radiant-Bellevue, Caluire-et-Cuire
  • Les 9 et 10 janvier, au Théâtre national de Nice

À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Naufragés d’après Patrick Declerck, par Michel Dieuaide

☛ Mon traître, d’après Sorj Chalandon, par Michel Dieuaide