« La guerre de Troie n’aura pas lieu », de Jean Giraudoux, Festival d’Anjou

Francis Huster © Ingrid Mareski

Huster fait flamboyer Giraudoux

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

C’est sur la scène à ciel ouvert du château du Plessis-Macé, à l’occasion du Festival d’Anjou, que Francis Huster et sa troupe nous convient à une nouvelle version de « La guerre de Troie n’aura pas lieu ». Une pièce de répertoire essentielle, en forme de parabole sur la montée du nazisme.

Il s’agit paraît-il de l’œuvre française la plus jouée de par le monde. Jean Giraudoux y retraverse l’Iliade d’Homère, mais en passant ce récit mythique au prisme d’une explosion des extrémismes en Europe. Un texte symbolique, resserré autour de tensions sous-jacentes et des prémices d’un massacre.

Sur le plateau, et pour que jamais ce contexte politique ne sorte de nos esprits, Francis Huster fait s’asseoir Hitler à une table, en spectateur qui attend son heure. C’est d’ailleurs cet Hitler qui ouvre les hostilités par le récit froid des exterminations qu’il envisage. Un récit si « mathématique » qu’il pourrait paraître le délire improbable d’un esprit fou, que personne ne prendrait jamais au sérieux, s’il n’y avait le poids de l’Histoire pour aussitôt nous rappeler à l’ordre. Cette mise en abyme en guise de préambule au spectacle aide à mettre en perspective l’attitude d’Hector et d’Andromaque. Eux aussi, jusqu’au déni, chercheront à nier une conclusion inévitable. Peut-être qu’il n’y a d’ailleurs rien de plus humain que cela.

Francis Huster sait s’entourer de comédiens charismatiques, atouts obligatoires pour incarner des personnages au tel potentiel évocateur. En dehors d’un Pâris au jeu un peu crâne et parfois dissonant, le casting frôle la perfection, avec une mention spéciale pour Géraldine Szajman dans le rôle d’Iris. Sa tirade préfigurant la chute, les larmes aux yeux face au public, est un long frisson parcourant les spectateurs comme une vague.

Francis Huster balaye tout de sa présence

Surtout, et c’est là l’essentiel, Francis Huster a l’épaisseur qui convient aux classiques. Bluffant, il balaye tout de sa présence. Il a la force et la sagesse d’un Hector désenchanté par la guerre, cette voix grave et solennelle qui fait vibrer l’écriture de Giraudoux, cette posture droite et presque rigide qui traverse l’espace avec une acuité extrême. C’est un jeu tout en intériorité, dont l’expressivité irrigue totalement, jusque dans ses mains quand il les pose sur le corps des personnages féminins. Sur Andromaque notamment. Quand il semble lui prendre le pouls au creux du bras, comme pour sonder sur sa peau les angoisses à éteindre.

Pour de grands personnages il faut une mise en scène prestigieuse. Ici, le pari est réussi. Sur le plateau, tout est investi par la splendeur, des éclairages aux choix musicaux ou à l’élégante sobriété des décors. Les costumes, signés Christian Dior, sont des œuvres d’art qui ajoutent à l’aura et à la prestance des personnages. La robe miroitante d’Hélène, sirène prenant les hommes dans ses filets, la pâleur virginale de la Paix ou la provocation sombre de Cassandre prennent, au-delà du costume, des teneurs allégoriques.

Il y a beaucoup de force et de conviction dans cette pièce esthétique et flamboyante. Beaucoup de maturité de jeu aussi, au point qu’il est nécessaire de se rappeler qu’il s’agit là d’une première. Le tempo, tout en sournoise douceur, fait ronronner un conflit sourd qui finit par se refermer sur ses proies comme un piège irréversible. La guerre de Troie aura donc lieu. Les mots pacifistes de Giraudoux n’en trouvent pas moins l’écrin parfait pour se propager et faire écho en nous. 

Aurore Krol


La guerre de Troie n’aura pas lieu, de Jean Giraudoux

Mise en scène : Francis Huster

Avec : Alice Carel, Odile Cohen, Valérie Crunchant, Élisa Huster, Toscane Huster, Lisa Masker, Géraldine Szajman, Gaïa Weiss, Pierre Boulanger, Dorel Brouzeng‑Lacoustille, Elio Di Tana, Simon Eine, Romain Emon, Frédéric Haddou, Francis Huster, Olivier Lejeune, Yves Le Moign’

Costumes : Christian Dior

Lumières : Nicolas Copin

Régie : Sylvette Le Neve

Photo de Francis Huster : © Ingrid Mareski

Organisation : Julien Oheix

Château du Plessis-Macé • 2, rue Bretagne • 49770 Le Plessis-Macé

Réservations : 02 41 88 14 14

Site : www.festivaldanjou.com

Jeudi 20 juin 2013 à 21 h 30

Durée : 2 heures

31 € | 16 €