« la Mort en rose », d’Anna Benito et Marianne Pommier, l’Élysée à Lyon

« La Mort en rose » © Cédric Rouillat

À la mort ! À la vie !

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Au théâtre de L’Élysée à Lyon, la compagnie de la Boulangerie illumine la vie avec la création d’Ana Benito et Marianne Pommier au titre effrontément paradoxal « la Mort en rose ».

Pour aborder la thématique de la mort, il fallait aux deux comédiennes un sacré courage. Au moment où il est difficile d’oublier un instant le massacre des membres de l’équipe de Charlie Hebdo, les tueries insensées de Daech, les suicides de chômeurs et d’élus, les tragiques noyades de migrants, Ana Benito et Marianne Pommier parviennent tout en douceur et avec humour à entraîner le spectateur sur une problématique douloureuse, qui concerne évidemment chacun d’entre nous. Sur un plateau aux murs totalement blancs – un linceul ? –, mais couvert de couleurs éclatantes, le spectacle commence par une invitation joyeuse et mutine conviant le public à s’asseoir à des tables de bistrot.

Une fête est en cours. Sur fond de projection de photos tendres, drôles ou émouvantes tirées de leur vie personnelle, les interprètes créent une atmosphère détendue, mise en condition chaleureuse, avant d’aborder en douceur et sans tabou les questions dérangeantes de notre rapport à la fin de vie subie ou choisie. Dans leurs robes légères et chatoyantes, les actrices font flotter comme un parfum digne des Demoiselles de Rochefort du cinéaste Jacques Demy. C’est touchant, sans mièvrerie aucune, traversé de cris douloureux, incisif et désarmant, profondément humain. Nous décidons de ne pas vous en dire plus. Retenez avant tout que cette représentation est un hymne à la vie, joué et chanté, où la mort inéluctable est tenue en respect au double sens de l’expression.

Mêlant souvenirs intimes et textes magnifiques empruntés, entre autres, à Platon, Eschyle, Cervantès, Dostoïevski, Jack London, Max Frisch, Beckett ou Emily Dickinson, Ana Benito et Marianne Pommier font la démonstration fine de tous leurs talents. Leurs choix dramaturgiques relèvent tantôt d’un dialogue absurde, tantôt d’un collage surréaliste, accompagnés de ruptures philosophiques essentielles. Leur interprétation rigoureuse ne leur fait jamais perdre la tête. Sensibilité, impertinence, générosité, intelligence sont au rendez-vous. Même la rigidité qui s’empare du corps au moment de la mort n’est pas oubliée. Qu’on meure de vieillesse, d’un suicide par noyade ou empoisonnement ou d’un accident, le corps dit son attachement à l’existence jusqu’à l’ultime seconde de vie. Improvisée ou chorégraphiée, la danse participe aussi aux émotions du spectacle. Danser sa vie n’est-ce pas défier la mort ?

À l’évidence, la Mort en rose est une très belle réussite théâtrale et un pied de nez salutaire à l’angoisse de devoir un jour laisser définitivement sa place vide. Manifestation d’un extraordinaire savoir-faire, le jeu évite toute complaisance narcissique. Jumelles indissociables dans la pensée et dans l’action, les comédiennes savent constamment garder leur distance avec le poignant contenu de leur propos. Partager mais ne pas séduire est leur maître mot. Francis Ponge écrivait : « C’est par sa mort parfois qu’un homme montre qu’il était digne de vivre ». Longue vie à cette création qui doit aussi beaucoup aux subtiles lumières d’Andrea Abbatangelo et aux émouvantes inventions sonores de Laurent Péju. 

Michel Dieuaide


la Mort en rose, d’Anna Benito et Marianne Pommier

Jeu : Anna Benito et Marianne Pommier

Création sonore : Laurent Péju

Lumière : Andrea Abbatangelo

Photos : Cédric Rouillat

Production : compagnie de la Boulangerie

www.laboulangerie.org

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot •69007 Lyon

www.lelysee.com

Courriel : theatre@lelysee.com

Tél. 04 78 58 88 25

Représentations : les 4, 5, 8, 9, 10, 11 juin à 19 h 30

Durée : 1 h 15

Tarifs : 12 €, 10 €, 8 €