« La tragédie est le meilleur morceau de la bête », de Denis Chabroullet, l’Avant Seine à Colombes

« La tragédie est le meilleur morceau de la bête » © Cécile Maquet

La tragédie, cœur palpitant de la guerre

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le Théâtre de la Mezzanine rend hommage au petit peuple des tranchées dans une évocation tragico-comique de la Grande Guerre. Une fantasmagorie joyeusement foutraque qui peut déconcerter.

Face à nous un impressionnant mur de sacs de sable. Côté cour, une carcasse d’avion plantée dans des palissades brinquebalantes et côté jardin, une drôle de machine pour écouter les nuages. Sur la scène encombrée d’objets hétéroclites et de tout l’attirail des poilus, une entrée de galerie qui mène vers l’ennemi. Là, au cœur de cette tranchée, des hommes face à la mort : un Français, un Allemand, un Italien, un Écossais et un tirailleur sénégalais, tous venus se faire tuer. Tout un peuple, en somme ! Et quelques rats. Chacun tente de survivre par tous les moyens : entre les explosions et les attaques chimiques, les soldats inventent des machines incroyables pour piéger l’adversaire. Et pour se jouer de la mort, ils chantent, ils dansent. La création pour transcender l’horreur. Malgré le chaos, certains continuent de croire, tandis que d’autres convoquent les fantômes pour combler leur solitude. Le rêve comme échappatoire.

Dans ce spectacle labellisé « Centenaire 14-18 », Denis Chabroullet rend hommage à ceux qui sont morts, sans tambour ni trompette, mais tout en musique. Génial bidouilleur, il a créé, avec son équipe, des tableaux sonores et visuels vivants. La scénographie est remarquable. Toutefois, il ne s’agit pas d’un spectacle historique au sens traditionnel. Plutôt un cabaret burlesque aux accents d’oratorio dans lequel ressort le désir de vie, envers et contre tout. En fait, le metteur en scène prend d’assaut l’évènement dans une évocation tangible et dépourvue de tristesse. Rire pour ne pas sombrer !

Denis Chabroullet explique : « Pendant toute mon enfance, j’en ai entendu parler. Par mon père, orphelin de guerre, par ma grand-mère qui, sur cinq enfants, en avait vu revenir trois et demi, par le récit de la balle que mon oncle conserva toute sa vie dans la tête… Dans cette guerre, il y avait quelque chose de très enfantin qui faisait rêver les gosses que nous étions. Jouer à cache-cache, jouer à s’enterrer : quand on est gosse, on joue à ça ».

Ode à la vie dans un champ de bataille

Alors, Denis Chabroullet s’est amusé à concocter un spectacle empli de bruit et de fureur mais joyeusement foutraque. Diantre, ça palpite ! Dès le début, l’auteur pointe l’absurdité de la guerre avec cynisme dans une scène de ménage décalée entre un soldat et une femme, l’Alsacienne. Clin d’œil aux enjeux de pouvoir entre la France et l’Allemagne. Pour les bombardements de l’aviation ennemie, il joue avec les artifices de fête foraine, comme si c’était des mômes avec des pétards. À côté des mines, les grenades ont la forme de poupées.

Pas de reconstitution, donc, mais une exploration forcément subjective d’images puisées dans les œuvres produites par les écrivains soldats : Henri Barbusse, Erich Maria Remarque… Il en ressort certaines d’une force inouïe, comme celle de cette femme finalement transformée en chair à canon. Morte ou enterrée vivante, elle finit par se fondre dans le décor, recouverte peu à peu de terre. Cette terre brunâtre qui colle à la peau et tapisse tout le plateau. De-ci de-là, une botte, un bras et son cortège de souvenirs. Ça pue la mort.

Pétards mouillés

Pour illustrer ces images souvent somptueuses, Denis Chabroullet a imaginé des situations dramatiques sans queue ni tête, si l’on peut dire. Comme cette séquence, avec le bruit des vagues et cris d’enfants à la plage, souvenirs des jours heureux qui apparaissent comme une trêve aux combats. Sauf que le bateau prend vite l’eau. Au sens propre et figuré. Mais qu’allaient-ils donc faire dans cette galère, ces hommes de peu ?

Recourir au surréalisme n’empêche pas de soigner ses chutes. Or, les interprètes pataugent tant bien que mal sur ce terrain pétri de peurs et de fantasmes, sans toujours parvenir à être à la hauteur. Pas tant à cause de leur jeu, que de la direction d’acteur qui manque de nerf et de précision. En outre, malgré de bonnes idées de départ, les situations s’étirent interminablement. Comme cette séquence au cours de laquelle tous entament un pas de deux avec les cadavres. On peut comprendre la fascination du metteur en scène pour Kantor, dont ces pauvres pantins semblent tout droit sortis, mais quel dommage de ne pas avoir exploité la tension dramatique de ce tango de la mort qui aurait dû nous fait froid dans le dos. Au lieu de cela, aucune émotion. C’est quand même un comble pour un spectacle sur ce thème.

Heureusement, l’ensemble est tonifié – dynamité presque – par la musique live et ces formidables interprètes qui chantent à tue-tête sous la voûte céleste. Privilégiant l’expressionnisme au réalisme, Denis Chabroullet préfère les cris hystériques à l’effroi, l’éclat de rire au désespoir. Ébloui de lumières et de sons, le public risque de perdre l’essentiel. Mais pour peu qu’il accepte d’être ainsi dérouté, il en a plein les mirettes et les feuilles, avec ce spectacle iconoclaste à la démesure de ces bouleversements provoqués par la Grande Guerre. 

Léna Martinelli


La tragédie est le meilleur morceau de la bête, de Denis Chabroullet

Théâtre de la Mezzanine • la Serre • 77127 Lieusaint

01 60 60 51 06

Courriel : theatre-de-la-mezzanine@wanadoo.fr

Mise en scène : Denis Chabroullet

Avec : Benjamin Clée, Laurent Marconnet, Erwan Picquet, Sylvestre Vergez, Julien Verrié, Clémence Schreiber, Thierry Grasset, Pauline Lefeuvre, Cécile Maquet

Lumières : Jérôme Buet

Construction du décor, machines et objets : Thierry Grasset et Pauline Lefeuvre

Peinture décor : Michel Lagarde et Pauline Lefeuvre

Costumes : Julie Thiollet

Son : Alexis Piquet

Conseiller historique : Jean-Pierre Verney

http://www.lavant-seine.com/category/video/bande-annonces/

L’Avant Seine / Théâtre de Colombes • parvis des Droits-de-l’Homme • 88, rue Saint-Denis • 92700 Colombes

Réservations : 01 56 05 00 76

Site du théâtre : www.lavant-seine.com

Courriel de réservation : billetterie@lavant-seine.com

Du 27 au 28 janvier 2015, à 20 h 30

Durée : 1 h 15

19 € | 16 € | 12 €

Tournée :

  • Les 30 et 31 janvier 2015 : L’Onde à Vélizy-Villacoublay (78)
  • Du 25 février au 7 mars 2015 : Les Célestins à Lyon (69)