« La Voix humaine », de Jean Cocteau, Ciné 13 Théâtre à Paris

« la Voix humaine » © D.R.

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Par Sylvie Beurtheret
Les Trois Coups

« Allô, allô, allô… Ah ! Enfin… c’est toi… » Dans mon fauteuil du Ciné 13 Théâtre, je brûle d’entendre « la Voix humaine » de Jean Cocteau. C’est que cette tragédie en un acte, créée en 1930 à la Comédie-Française et jouée depuis par des comédiennes prestigieuses comme Simone Signoret, a la réputation d’être l’un des plus beaux monologues du théâtre français du xxe siècle. Comment, me dis-je très alléchée, Dimitri Rataud, qui signe là sa quatrième mise en scène, va-t-il ressusciter l’étrange force dramatique de ce solo verbal syncopé, tout de paroles et de silences, où le téléphone joue un rôle essentiel ? Ma déception va être à la hauteur de mon attente : grande, très grande. De cette intense mélopée téléphonique d’une femme vaincue s’accrochant à son amour perdu, de cette plainte éternelle de l’amour trahi, je ne capterai que les images insipides d’un affligeant roman-photo, dans le pur style courrier du cœur soporifique. Erreur de numéro. J’ai décroché. Bip… bip… bip.

Au fond de la scène, une barre de danse fixée au mur noir. Devant, le halo blafard d’une ampoule, comme suspendue : fragile lumière d’espoir, d’amours futures ? Et surtout, tyrannique dans son coin, l’instrument de notre siècle, qualifié d’« arme effrayante » par un Cocteau toujours à l’affût de mythes modernes : un vieux téléphone noir. Avec un témoin rouge qui s’allume quand s’établit la connexion. Comme un cœur qui saigne. Sombre sobriété du décor et de l’œuvre donc, rappelant la volonté de Cocteau, alors qu’il était accusé de « machiner » trop ses pièces, d’aller au plus simple. Mais où est-on exactement ? Dans un studio de danse faisant ici office d’îlot de survie ? Peu importe le lieu. La douleur peut se répandre partout.

Et c’est bien de douleur que Cocteau nous parle. Celle, banale, cruelle et totalement intemporelle de ce mal d’aimer qui nous fera toujours frémir. Drame de la rupture amoureuse : il ne l’aime plus, il part en épouser une autre. Elle, pendue au téléphone comme une mendiante de l’amour, s’agrippe désespérément à la voix adorée. Cherchant une ultime fois à retenir ce cher amant qui veut la quitter sans heurt. Sa vie tient à ce fil. D’autant plus ténu que le système de communication souvent défaille. Alors, toute de larmes retenues, elle jure qu’elle est forte, même si elle vient de flirter avec le suicide en se gavant de médicaments. Elle tient bon. Jusqu’au mensonge de trop qui fait enfin rompre la digue de sa détresse.

Cependant, elle lutte encore, tout en interrogations désespérées, en allusions passionnées, en feintes déguisées, sans colère jamais contre celui qui l’abandonne. Mais comment retenir celui qui s’en va ? « Dans le temps, écrit Cocteau, on se voyait. On pouvait perdre la tête, oublier ses promesses, risquer l’impossible, convaincre ceux qu’on adorait en embrassant, en s’accrochant à eux. Un regard pouvait changer tout. Mais avec cet appareil, ce qui est fini est fini. » Voilà donc tout le thème de la Voix humaine, drame de la solitude à la pertinence intacte, qui méritait par les temps qui courent, qu’on s’y attelle une nouvelle fois.

« Ce que je veux faire, explique le comédien-metteur en scène Dimitri Rataud, c’est donner le spectacle d’une femme, et pas d’une actrice, qui va devant nous, vivre sa rupture. » D’actrice, nenni, effectivement. Mais pas de femme non plus. La Voix humaine est celle, blanche et enfantine, d’une Alma Brami à l’allure d’adolescente timide récitant son texte avec application. Élève au cours Florent, elle rêve de devenir comédienne. Mais son talent, aujourd’hui, c’est l’écriture : deux livres déjà publiés du haut de ses 24 ans, salués par la critique pour leur style percutant qui refuse l’émotion facile. Voilà peut-être pourquoi Dimitri Rataud a choisi Alma Brami. Dans sa volonté d’un jeu dénudé, collant au texte d’un Cocteau qui voulait « fuir le brio ». Sauf que… C’est l’apanage des grands que de pouvoir jouer la passion avec une intériorité extrême. Ce monologue est une errance, une lutte contre le vide.

Mais le vide n’est surtout pas le rien. Or, je n’ai rien senti. Rien entendu. Rien vu. J’aurais tellement aimé sentir l’angoissant et sensuel vertige de cette femme au bord du gouffre. Mais… rien. Tellement aimé entendre les assourdissants silences du mystérieux amant, pour mieux imaginer ses dires entre les lignes. Mais… rien. Tellement aimé entendre une voix juste cassée par la douleur. Mais… rien. Tellement, enfin, voulu que cette voix ait aussi un corps, tendu, asphyxié, étranglé, meurtri. Mais… toujours rien. Ou juste une silhouette inhabitée, arrimée parfois à cette barre de danse là-bas dans le fond, qui finit par prendre toute la place. À en oublier presque la présence de ce « téléphone revolver qui pompe nos forces et ne donne rien en échange » (Cocteau, toujours !). Mais où étais-je donc à la fin ? Dans un épisode de « Plus belle la vie » ? Ou peut-être bien dans le jury du concours d’entrée d’une quelconque école de théâtre ?

« J’ai le fil autour de mon cou. J’ai ta voix autour de mon cou… Je suis brave. Dépêche-toi. Vas-y. Coupe ! Coupe vite ! Coupe ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime… » Je devrais frissonner. Je reste impassible. Merci, mademoiselle. Vous avez pourtant eu cinquante minutes pour me convaincre. Mais j’entends quelques spectateurs risquer de timides « bravos ! ». Pour vous encourager peut-être ? 

Sylvie Beurtheret


La Voix humaine, de Jean Cocteau

Mise en scène : Dimitri Rataud

Avec : Alma Brami

Photo : © D.R.

Ciné 13 Théâtre • 1, avenue Junot • 75018 Paris

Réservations : 01 42 54 15 12

Du 9 septembre au 17 octobre 2009, du mardi au dimanche à 20 heures

20 € | 15 € | 12 € | 10 € | 4 €