« Lac », de Pascal Rambert, Théâtre de l’Aquarium à Paris

« Lac » © Sébastien Monachon

L’école est finie

Par Alicia Dorey
Les Trois Coups

S’emparer d’un texte créé sur mesure par Pascal Rambert était un pari exaltant, mais sans doute trop risqué pour cette promotion 2015 de La Manufacture de Lausanne. Avec « Lac », ils laissent le piège de l’écriture se refermer sur eux.

Un groupe de quinze comédiens, aux visages encore gorgés d’adolescence, se tient silencieusement dans l’obscurité. Lorsque le premier élève la voix, on comprend qu’ils auraient dû être seize. Le cadavre de l’un d’entre eux a été retrouvé gisant sur les bords du lac. Chacun va prendre la parole, tissant une vaste toile autour des sujets qui les animent : le corps, celui des autres, l’amour, le sexe, la mort. Le récit auquel on ne parvient pas à croire, c’est celui de l’entrée dans l’âge adulte, et de l’implosion annoncée du collectif.

Le théâtre de Pascal Rambert ne sied pas à tout le monde. Son style est viscéral, direct, féroce, et il faut la trempe d’un Stanislas Nordey ou le magnétisme d’une Audrey Bonnet pour en venir à bout. L’auteur prodige taille ici à ces jeunes diplômés un costume trop grand pour eux. Lac est une pièce unique, un agrégat de monologues reliés entre eux par une question centrale : comment faire du théâtre aujourd’hui ? La réponse n’est pas à la hauteur de nos attentes.

La genèse du projet était pourtant passionnante. Pendant de longues heures, Pascal Rambert a observé ces élèves de La Manufacture dans leur environnement naturel, sur les rives du Léman. La matière qui en ressort est riche, mais frôle la caricature : le procès fait à la société de consommation et à l’égoïsme de l’homme occidental nous procure une sensation de déjà-vu désagréable, qui n’est pas digne de l’auteur virtuose de Clôture de l’amour. On reconnaît ses tournures de phrases caractéristiques et sa maîtrise parfaite de la répétition, mais cela manque cruellement de corps. Nous trépignons, agacés par l’attente d’une épiphanie qui n’arrivera jamais.

Morne polyphonie

La mise en scène rate elle aussi ce qui aurait dû être son objectif principal : recréer sur scène le cocon dans lequel ces adolescents se sont développés durant leurs années d’études, à l’image du ventre maternel dont l’eau du lac serait le liquide amniotique. Au lieu de cela, on assiste à un enchaînement de déplacements erratiques et de regards en coin, et l’on peut reprocher à Denis Maillefer d’avoir cédé à la facilité, tant il est difficile pour les personnages de donner libre cours à leur fougue dans cette atmosphère stagnante et un peu trop superficielle.

Assaillis par un texte trop ambitieux et plombés par une mise en scène complaisante, les comédiens peinent à tirer leur épingle du jeu. Une poignée d’entre eux nous éblouissent cependant par leur justesse, à l’instar de Cyprien Colombo, remarquable dans le rôle du souffre-douleur de ses camarades. Les autres restent malheureusement pris au piège du mimétisme, et ne parviennent pas à se défaire de la diction si symptomatique des acteurs fétiches de Pascal Rambert. Au terme de trois heures de représentation, leurs yeux gonflés de larmes ne nous en arrachent aucune. Peut-être Lac rentrera-t-il dans le répertoire des pièces les plus acclamées de l’auteur, dont la réputation n’est plus à faire. On espère par ailleurs que ces jeunes pousses, dont on ne peut juger du talent sur une seule représentation, sauront quant à eux trouver leur voie une fois sortis de l’enceinte de l’école. 

Alicia Dorey


Lac, de Pascal Rambert

Les Solitaires intempestifs, 2015

La Manufacture • 15, rue du Grand-Pré • 1000 Lausanne-Malley • Suisse

+41 21 557 41 60

Site : www.hetsr.ch

Courriel : info@hetsr.ch

Mise en scène : Denis Maillefer

Avec : Simon Bonvin, Mathias Brossard, Jérôme Chapuis, Cyprien Colombo, Marie Fontanaz, Lola Giouse, Judits Goudal, Magali Heu, Lara Khattabi, Simon Labarrière, Jonas Lambelet, Thomas Lonchampt, Emma Pluyaut-Biwer, Nastassja Tanner, Raphaël Vachoux

Assistants à la mise en scène : Cédric Leproust, Sarah‑Lise Salomon Maufroy

Lumières et scénographie : Laurent Junod, Romain Dupuis

Son : Ian Lecoultre

Costumes : Isa Boucharlat

Technique : Nicolas Berseth, Robin Dupuis, Ian Lecoultre

Photo : © Sébastien Monachon

Théâtre de l’Aquarium • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 72 74

Site du théâtre : www.theatredelaquarium.net

Métro : ligne 1, arrêt Château-de-Vincennes

Le 28 juin 2015 à 17 heures

Durée : 2 h 55

Entrée libre