« l’Amante anglaise », de Marguerite Duras, le Lucernaire à Paris

« l’Amante anglaise » © Philippe Hanula

De longs applaudissements mérités !

Par Isabelle Jouve
Les Trois Coups

Lorsqu’on voit de bons acteurs, on s’en souvient longtemps. Ainsi, je n’oublierai pas cette pièce de sitôt.

Tirée d’un fait-divers meurtrier datant de 1949, l’Amante anglaise de Marguerite Duras a été créée pour la première fois au Théâtre de Chaillot en 1968 avec Madeleine Renaud, Claude Dauphin, et Michaël Lonsdale dans le rôle de l’interrogateur. L’auteur a toujours été intéressée par les faits-divers et surtout les crimes. Pour elle, le plus fascinant restant le « pourquoi », question à laquelle la meurtrière de 1949 n’a jamais pu répondre.

Claire Lannes, bourgeoise mariée à un homme plutôt mesquin et indifférent, a tué sa cousine sourde et muette. Elle l’a ensuite découpée en morceaux et jetée dans des trains de marchandises. Grâce au recoupement ferroviaire, les enquêteurs découvrent que tous les trains sont passés par un même point : sous le pont de la montagne Pavée, à Viorne, près de Corbeil. Les habitants ont peur, les rumeurs fusent. Pour rétablir la vérité – car, non, le crime n’a pas été commis dans la forêt mais dans une cave –, Claire Lannes va se dénoncer. Malgré la meilleure volonté, cette femme n’a jamais réussi à expliquer le pourquoi d’un tel geste. Et surtout, elle n’a jamais avoué ce qu’elle avait fait de la tête, le seul morceau du corps manquant.

Les deux époux sont tour à tour questionnés par un homme dont le public ignore tout sauf qu’il n’est ni policier, ni avocat, ni psychanalyste. C’est simplement une personne qui veut savoir, qui veut comprendre. La mise en scène est minimaliste et suffisante. Une table, une lampe et trois chaises. Hormis l’interrogateur, qui est en constant mouvement, le couple est assis face aux spectateurs.

Dans ce spectacle, on ne parle pas de morale

Pierre Lannes ne semble pas surpris par le crime, car sa femme a toujours été étrange, « comme fermée à tout et comme ouverte à tout ». Pourtant, il ne l’a jamais quittée. Il s’est contenté d’avoir des maîtresses et de rester dans cette atmosphère étouffante. Pour Marguerite Duras, c’est « la petite-bourgeoisie française, morte vive dès qu’elle est en âge de penser, tuée par l’héritage ancestral du formalisme ». Cet entretien va lui faire comprendre qu’au fond, c’est lui que sa femme aurait dû tuer. Jacques Frantz, célèbre pour sa belle voix grave et ses rôles à la télévision, incarne avec talent ce mari engoncé dans une vie étriquée, finalement aussi sourd et muet que la victime.

De son côté, Claire Lannes, bien qu’elle semble abordable et coopérative, joue avec l’interrogateur, car elle sait parfaitement qu’elle ne dévoilera pas les raisons profondes de son geste. Pourquoi ? Parce que jamais personne ne lui a posé la bonne question, celle qu’elle-même ne connaît pas, mais à laquelle elle répondrait sans hésiter. Judith Magre est sublime de vérité, la vérité de cette femme docile et roublarde à la fois, piégée par l’inexplicable, et poussée par une folie qu’elle refuse, au premier abord, mais qu’elle finira par reconnaître : « À force de chercher sans trouver, on dira que c’est la folie, je le sais, peut-être lassée de vivre dans le présent, mais extrêmement vivante dans l’évocation de son passé ».

Dans l’Amante anglaise, on ne parle pas de morale. Il y a des actes, des sensations, des émotions, car pour Marguerite Duras, « dans le monde de la folie, il n’y a rien, ni bêtise ni intelligence, c’est la fin du manichéisme, de la responsabilité, de la culpabilité ». À la fin de la pièce, le spectateur reste sur un point d’interrogation. Il lui appartient alors d’ouvrir le champ de tous les possibles, de trouver sa propre explication. C’est loin d’être une mince affaire !

Une rencontre avec l’équipe artistique aura lieu le vendredi 24 février 2017 à l’issue de la représentation. 

Isabelle Jouve


l’Amante anglaise, de Marguerite Duras

Mise en scène : Thierry Harcourt

Avec : Judith Magre (Claire Lannes), Jacques Frantz (Pierre Lannes), Jean‑Claude Leguay (l’Interrogateur)

Assistant mise en scène : Thomas Poitevin

Lumières : Jacques Rouveyrollis

Assistant lumières : Jessica Duclos

Costumes : Victoria Vignaux

Photos : © Laurencine Lot et Philippe Hanula

Le Lucernaire • 53, rue Notre‑Dame-des‑Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Métro : Notre‑Dame-des‑Champs

Du 25 janvier au 9 avril 2017, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 20

26 € | 21 € | 16 € | 11 €