« l’Arracheuse de temps », de Fred Pellerin, l’Européen à Paris

Fred Pellerin © Jean-François Gratton

Un Pellerin de légende

Par Sheila Louinet
Les Trois Coups

Si vous êtes québécois, pas la peine de vous convaincre d’aller voir ou revoir Fred Pellerin. Vous avez certainement déjà pris vos places à l’Européen. Pour les autres, pauvres hères, si vous ne connaissez pas encore ce « conteux », ce déterreur de légendes, cet arracheur de rires, ce geyser verbal, ce « décoiffeur » de mots… courez, courez vite, « l’Arracheuse de temps » est sur le pas de sa porte, elle vous attend de pied ferme !

Il faut le dire. En débarquant sur le Vieux Continent, avec ses boucles d’or et son accent à couper au couteau, voilà une belle leçon que ce Québécois donne aux Français. « Comment ça s’ peut-il une chose pareille? », demande le bon citadin de la vieille Europe. « Ça s’ peut tu », répondrait le drôle de lutin à lunettes, « ça s’ peut tu que ma parlure à moi est faite de traditions, d’humanités et de légendes et que, dans la vôtre, il n’y a plus grand-chose à raconter… ». Cette langue que Fred Pellerin nous rapporte, c’est celle de ses ancêtres, une langue chargée d’histoires à dormir debout… parfois surréelles, souvent impensables, mais tellement vivantes et vivifiantes.

Du haut de ses trente-trois cloches, ce singulier personnage s’est donné une mission : celle de raconter à qui veut l’entendre l’histoire de Saint‑Élie-de‑Caxton… Ce sont tout juste quelques hectares où ne poussent que trois fois rien… Enfin si ! Quelques « pommes d’appât » sur lesquelles, plutôt que de se casser une dent, on casse sa pipe et que la Faucheuse vient nous chiper. Vous ne comprenez pas tout ? Peu importe ! Ce petit bout de terre est une « ressource naturelle » en « jasage » et en « moulins à paroles ». Bref, des histoires que Fred Pellerin débite et qui sont passées à la Moulinette de la « légendification ». Légende ou pas, ce conteur y croit dur comme fer aux récits de sa grand-mère, et nous avalons volontiers ses couleuvres.

Il empoigne le cœur et nous attrape par les tripes

Nous aussi, on aimerait bien y aller à Saint-Élie-de‑Caxton. En faisant le voyage jusqu’à Paris, c’est un peu de son village et de ses ancêtres que ce petit bonhomme ramène dans ses valoches. On est d’abord un peu gêné par l’accent québécois. Mais, vite, nos yeux s’écarquillent. Vite, on est médusé par cet étrange personnage, qui bat la mesure avec ses pieds, se sert d’instruments étranges avec ses mains et conquiert le public d’une voix presque immatérielle. D’où vient-elle cette voix, d’ailleurs ? Du tréfonds de ses ancêtres peut-être ? En tout cas, les rires sont ravalés, un reste de salive se coince dans le fond de notre gorge. Ce Fred Pellerin, avec le « dentier de sa grand-mère » et « sa boîte aux silences », nous empoigne le cœur et nous attrape par les tripes… Est-ce cela « métaphoriser la murmurance » ?

Ce qu’il raconte pour nous retourner à ce point ? Il consomme les mots tout crus, fait vibrer une langue comme on n’en entend plus, un français qui sent la terre, une langue quasi ontologique, qu’il refuse de laisser mourir. D’ailleurs, devant la maison de la Stroop, sorcière un peu étrange, ne plante-t-il pas l’écriteau : « No trespassing », qu’il traduit par « ne trépassez pas ». Celle-ci empêche certes la mort d’entrer. Mais cette « arracheuse de temps » n’est-elle pas aussi et surtout – comme son auteur – une gardienne de la mémoire ? Fred Pellerin en détient les clés, c’est sûr.

Alors, de deux choses l’une : soit vous vous contentez des clichés et votre connaissance du Québec se limite à caribou et aux grands espaces froids et désolés. Soit vous acceptez de descendre un peu de votre piédestal de citadin pour recevoir le souffle (extralucide ?) d’un poète bien inspiré. Avec ses « attirances à salive » et son « arracheuse de temps », Fred Pellerin nous « pogne » en jasant les « sécrétions » * de ses ancêtres. Enfin, pas tous les secrets… puisqu’il semblerait que Saint-Élie-de‑Caxton soit une vraie usine à légendes ! 

Sheila Louinet

* « Les sécrétions, c’est quand le jus des secrets commence à couler… », affirme Fred Pellerin !


l’Arracheuse de temps, de Fred Pellerin

Avec : Fred Pellerin

Photo : © Jean‑François Gratton

Diffusion : Azimuth Productions

L’Européen • 5, rue Biot • 75017 Paris

Métro : Place-de-Clichy

Réservations : 01 43 87 97 13

http://www.leuropeen.info/

Du 10 novembre au 5 décembre 2010, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

30 € | 25 €